samedi 28 novembre 2009

Rêve de Riga


Brocante d’hiver dans mon quartier, sous la pluie et le vent. Les tenanciers de stand font un peu la gueule, mais le principal problème à mon sens n’est pas la météo, plutôt leurs prix exorbitants. Juste en bas de chez moi, une jolie poupée ancienne prend l’air, elle est nue, à demi défoncée, dotée d’un ventre rond et d’une tête sinistre comme si elle flottait dans un canal du Nord. Modèle parfait pour mes divers projets photo. Mais la propriétaire m’en réclame… 300 euros !

J’en nourris un certain agacement, et je conçois surtout un plan alternatif : passer une semaine à Riga au prochain printemps. D’abord parce que l’été dernier, je n’avais fait que traverser cette ville pour rejoindre l’Estonie, et que cette traversée m’avait plu. Ensuite parce que dans les « Antik » des pays baltes, vous faites des affaires autrement plus intéressantes que dans les brocantes parisiennes, le taux de change étant favorable à l’euro et surtout la folie inflationniste n’ayant pas gagné les brocanteurs estoniens, lettons ou lituaniens. Pour les 300 euros que la rombière spéculatrice d’en bas me demande pour sa breloque, j’ai de quoi me payer le billet d’avion aller-retour et même en surcroît quelques nuits dans un appartement. Je vais donc tâcher de convaincre copine Natacha, copain Stéphane et copine Peggy de l’urgente nécessité de passer les Pâques au pays de l’ambre.

Comme je n’ai pas une flèche et que le providentiel RSA ne tombe que la semaine prochaine, je me contente de quelques minuscules poupons déglingués, eux aussi ont un petit quelque chose de la banlieue de Béthune.

vendredi 27 novembre 2009

La comédie de Copenhague (un aparté climatique)

Avec le prochain sommet de Copenhague consacré au climat, la section verdâte de l’internationale pleurnicheuse est en ébullition, et cela ne va pas se calmer. Il faut s’attendre à une avalanche de complaintes catastrophistes sur les glaces qui fondent et les ours qui bronzent, les mers qui montent et les forêts qui sèchent. Cette affaire climatique, sur laquelle j’ai pas mal travaillé jadis, restera dans les annales comme  une étonnante étape de la manipulation massive de l’opinion mondiale, et un nouvel exemple des dévoiements de la science quand elle se laisse embrigader dans les états d’urgence plus ou moins factices propres à la classe politico-médiatique. Et maintenant que tout cela est devenu un business, cela ne va pas s’arranger du côté de la rigueur et de l’indépendance des labos. Une bonne nouvelle au moins : le chouette Hulot s’est complètement planté au box-office, et il faudra les droits TV de Canal+ et de TF1, c’est-à-dire du cœur industriel de la société du spectacle, pour sauver le Syndrome du Titanic du spectre dont il nous menaçait, à savoir le naufrage.

On annonçait voici quelques jours que près d’un milliard d’humains sont en état de sous- ou de malnutrition, on sait que cinq milliards d’humains tirent la langue quand une minorité seule profite pleinement de la globalisation, mais les lunettes déformantes de l’environnementalisme militant et du sentimentalisme irénique sont parvenues à convaincre tout le monde, ou du moins la bien-pensance occidentale habituée à penser bien à la place de tout le monde, que quelques misérables (et bénéfiques) dixièmes de degré de hausse en cinquante ans formaient une absolue urgence, que le sort des arbres en 2100 mérite plus d’attention que celui des enfants en 2010, que les énergies fossiles dont les plus riches ont usé et abusé pendant deux siècles devraient être restreintes pour les plus pauvres, sans doute condamnés à bâtir leurs écoles, leurs usines et leurs hôpitaux avec quelques éoliennes si gentiment vantées par les bonnes âmes de la fondation Hulot.

Et sur un plan plus scientifique, même si j’hésite à utiliser cet adjectif, le même alarmisme médiatiquement auto-entrenu et écologiquement auto-recylé a réussi à persuader les gogos que des modèles incapables de simuler le comportement de la vapeur d’eau et des nuages, incapables de connaître les conditions initiales du couple atmosphère-océan vu la rareté et la médiocrité des données un peu anciennes, incapables d’estimer le forçage (et de paramétrer même les émissions passées ou présentes avec précision) des aérosols naturels et artificiels, incapables d’intégrer les effets exacts des variations solaires, incapables et pour cause d’anticiper l’évolution de la biomasse et donc des échanges carbone, incapables dès lors de produire des fourchettes globales de température ne s’écartelant pas d’un facteur trois ou des prévisions locales (les seules qui intéressent le réel) ne se plantant pas complètement, des modèles médiocres donc, certes plus élaborés que les modèles simplistes EBM déjà produits voici 30 ans mais reproduisant exactement les mêmes résultats avec exactement les mêmes incertitudes car aucune contrainte nouvelle n’est apparue en trois décennies, des modèles s’adressant de surcroît à un système complexe sinon chaotique,  peuvent raisonnablement produire l’évolution des forçages radiatifs, du bilan énergétique et des température de surface sur un siècle, et conséquemment aider un Borloo à prendre ses décisions lorsqu’il a sifflé ses cinq pastagas.

Le plus amusant (quand je suis de bonne humeur) dans cette affaire climatique est le manque total de recul sur quelques évidences de bon sens, surtout quand vous en discutez avec un fanatique des causes verdâtres, ou un bobo vaguement converti à cette nouvelle forme molle de la bonne conscience édifiée sur une mauvaise science. Par exemple, un simple regard sur une carte du monde montre que les pôles sont déserts et les zones intertropicales surpeuplées, parce que l’humain descend de primates des pays chauds et qu’il cherche toujours cette chaleur de ses origines. Nous devrions être terrifiés par deux ou trois degrés de hausse sur un siècle, bien que les vacanciers et les retraités se précipitent en casquant une fortune vers des zones où il fait facilement 10-15 °C de plus que chez eux. Plus simplement encore, quand vous habitez une ville, il fait selon les lieux, les jours et les saisons 2 à 8 °C de plus que dans la campagne située à quelques kilomètres (là où l’on mesure censément les températures officielles), et cette variation supérieure à celle que l’on nous promet pour les calendes grecques n’empêche évidemment pas une part croissante de l’humanité de migrer vers les zones urbaines déjà fort chaudes, parce qu’elle y vit globalement mieux et plus longtemps.

jeudi 26 novembre 2009

Agonie haut débit

Un rendez-vous au Centre national de génotypage ce matin, à Evry – une préfecture qui concourt avec Créteil et d’autres pour la palme de la laideur, dire que ce béton décomposé et sale des villes nouvelles, entrecoupé des nouveaux bureaux de verre en immeubles impersonnels, a été synonyme de progrès. Dans le Centre, des machines dernier cri ronronnent sous les néons blanchâtres éclairant toutes les paillasses de France et de Navarre ; elles crachent à haut débit les séquences de génomes ou d’épigénome de tissus accumulés dans les biothèques, ici la tumeur de tata Simone, là le cancer de pépé Robert, toutes ces agonies individuelles devenant des alignements de bases chimiques dans le traitement statistique des grandes cohortes.

Je profite de ce nouveau voyage en banlieusie pour achever Das Kapital, de Viken Berberian. Sans casser des briques, cela se laisse lire, un peu comme 99 francs de Beigbeder, sauf que le personnage central est trader plutôt que pubard. Je l’oublierai cependant plus vite qu’un Bret Easton Ellis. La critique romanesque du capitalisme postindustriel n’est pas un exercice aisé, peut-être parce que ce capitalisme a déjà produit sa propre représentation spectaculaire, de sorte que le trait tire vite à sa caricature et que cette caricature même est plate malgré tout, déjà un peu en retard sur le réel, de toute façon recyclée dans le flux.

Mes retours de bibliothèque arrivent à échéance, et ils sont dispersés dans trois points de Paris. J’ai la mauvaise idée de m'y rendre aux heures de pointe, bus 20 et 96, métro 4 et 14. Si je ne développe pas l’H1N1 dans les trois jours, c’est que je suis immunisé. Dans DirectSoir, Séguéla explique au bon peuple qu’Internet va trop loin, qu’il faut l’encadrer, que le bon usage des libertés passe par la censure, et caetera. Dingue comme les mêmes discours reviennent et reviennent, sur Internet et sur le reste, l’humain bavard ferait mieux de rationaliser ses désaccords de fond et de les réduire à leur plus simple expression, et de passer à autre chose au lieu de palabrer ainsi. Le visage lifté et ultraviolettisé du représentant de commerce de chez Rollex m’inspire un vague dégoût. A moins que ce ne soit le premier symptôme de ma contamination dans les chaleurs surpeuplées et souterraines.

Ma nouvelle coloc'


mercredi 25 novembre 2009

Léger, léger, léger !

La nuit fut courte, environ six heures, mais continue, et je me réveille ce matin en meilleure forme que les jours précédents. Direction le mandataire judiciaire, quelque part en Val-de-Marne. Le timide soleil du matin lèche les immeubles hausmanniens, je suis bien dans cette lumière diffuse. Le RER me plonge dans une banlieue nettement moins agréable. 20 minutes d’avance, comme toujours dans ces vastes zones où tout paraît loin et où l’humain passe une bonne part de son temps à cavaler d’un point à l’autre. Pas un rade en vue dans le boulevard, je marche tout de même pour en dénicher un. Je passe devant un cimetière, le carré militaire est impeccablement ordonné, parallèles et perpendiculaires implacables, jusque dans la mort aucun ne sort du rang. Le cimetière civil à côté est aussi très strict, avec ses allées taillées au cordeau. Je pense aux cimetières de Pologne et des pays baltes, bien plus anarchiques, avec de l’herbe et des tombes posées de-ci de-là, ce désordre est plus plaisant pour le visiteur, et ne change pas grand-chose pour les habitants.

L’heure de mon rendez-vous arrive enfin et je me pointe, l’entrée de l’immeuble se confond avec celle du parking, grille verte sur béton gris. On me dirige vers la salle d’attente parfaitement fonctionnelle, où je m’abîme dans la contemplation d’un tapis beige dont les motifs sont des petites barres grises et marron. Le designer devait être un Suédois suicidaire, son tapis est aussi triste qu’un jour sans pain. Mon interlocuteur vient enfin me chercher, et je me demande s’il ne bosse pas dans le cimetière à côté : grande silhouette à costume gris, visage gris, cheveux gris, il découpe peut-être ses costumes dans ses tapis, je le vois bien en train de fixer d’un air neutre les familles en pleurs pendant que l’on jette sur le bois du cercueil les premières mottes de terre. Mais une fois dans son bureau, cette grande et grise silhouette révèle un homme tout à fait affable et attentif à mes problèmes. Qui me donne LA bonne nouvelle du jour, de la semaine et même de l’année : c’est désormais lui qui prend en charge la totalité de mes dettes accumulées depuis dix ans, qu’elles soient professionnelles ou personnelles. Je n’en reviens pas. Je sors allégé d’un fardeau décennal, et les nuages se souviendront que je marchais tout près d’eux ce jour-là.

mardi 24 novembre 2009

Comme un animal séparé des hommes


Jour d’ennui. Mon compagnon de ces périodes d’infortune exprime bien cette situation où l’on s’éprouve «comme un animal absolument séparé des hommes» : «Je suis une fois de plus froid et insensible, il ne me reste que mon amour sénile pour le repos total» (Kafka, Journal, 30 novembre 1914).

lundi 23 novembre 2009

Victime du génie microbien

Vers 2h00, j’ai dû m’endormir péniblement. Et vers 2h45, j’ai été réveillé par ma première quinte de toux, une toux sèche, de celles dont l’irritation ne vous laisse aucun répit et qui déclenchent quinte après quinte. Pas de sirop, j’ai donc passé à peu de choses près ma nuit à tousser et à errer pour boire des verres d’eau sans grands effets. Au cours de cette insomnie tussive, je songeais au génie des microbes. Qui ont inventé la toux. Celle-ci permet en effet au virus ou à la bactérie logé dans mon organisme d’être expulsé en grande quantité dans mon environnement, donc de contaminer des proches, donc de se reproduire dans ces hôtes malchanceux. Chacune de mes quintes sonne ainsi comme le triomphe de ces vies élémentaires qui, pour être dépourvues d’intelligence au sens où l’homme l’entend, n’en sont pas moins inventives.

Je traverse la journée comme un zombie, en nettement moins bonne forme que ces microbes profitant de mon hospitalité. Je repousse autant que je peux la sieste, histoire de ne pas me décaler de nouveau alors que j’ai péniblement réussi à éviter les nuits entières passées à bronzer au clair de lune. En même temps, la carence de sommeil me vide l’esprit et me rend à peu près incapable d’écrire.

Je ferais bien quelques photographies, qui demandent de la concentration mais permettent une certaine agitation hypnofuge. Hélas, ma maudite imprimante est bloquée par le défaut de deux cartouches d’encre et alors qu’il en reste quatre sur six, bien suffisantes pour le fond en noir en blanc nécessaire à ma composition, elle refuse obstinément d’imprimer quoi que ce soit. Et l’argent me fait défaut. Le seul avantage de la situation est finalement que le manque de sommeil entraîne, chez moi du moins, un manque d’appétit : cette première journée de ma semaine protéine pure n’est pas trop longue à passer pour mon estomac. Après-demain au petit matin, je suis convoqué en banlieue chez mon liquidateur. Espérons que les nuits seront meilleures, sinon j’aurai du mal à produire la moindre explication cohérente de l’état désastreux de mes finances.

dimanche 22 novembre 2009

Opéra pour les hommes qui passent


J’arrive tard à l’hôpital. Enfin non, pas si tard, 18h15, mais il fait déjà noir et le hall est désert. Des guirlandes précoces décorent les poutres et les baies vitrées. Le résultat est réussi, c’est-à-dire sinistre à souhait. En parcourant le chemin qui mène à l’aile B, j’avise de grands panneaux dont les images montrent un danseur tournant autour d’un petit vieux qui tremblote dans son fauteuil roulant, un violoniste jouant de l’archet devant une petite vieille édentée et probablement sourde, d’autres scènes encore. Un vaste laïus commente en long, en large et en travers la performance humanitaire. Cela s’intitule «l’art, ensemble». On y dit que «le soin, c’est une relation humaine», que l’hôpital est «un lieu à fort potentiel d’échanges et d’enrichissement». À ma grande surprise, ce n’est pas sponsorisé par les pompes funèbres générales, mais par un cabinet d’assurances. Ma vessie nourrie au café depuis ce matin me tire de ces rêveries fielleuses, et je vais pisser dans les toilettes pour handicapés, désertées comme le reste.

Le clostridium rôde toujours par là, me prévient l’infirmière du soir. J’enfile gant et surblouse. Mon père est dans le noir. Il démarre pourtant au quart de tour quand j’allume, longtemps que je ne l’ai pas vu aussi volubile. Il essaie d’exprimer plein de choses, mais je n’y comprends évidemment rien. Il est notamment question d’un « opéra » pour « les hommes qui passent ». J’acquiesce. Quand je lui dis que j’ai amené un flan, il répond illico « ben oui donne, donne, ça m’intéresse, donne ça », et quand je lui donne, il s’en saisit à pleines mains, s’en bâfre et en fout partout. Je l’essuie comme je peux, des résidus collent à l’oreiller et aux couvertures. Il est content, il en voudrait encore. Son hyperphagie est probablement malmenée par les microdoses des repas hospitaliers. Je l’observe, il a l’air de calculer plein de choses. Sa main gauche s’enroule dans le drap, il frotte longtemps ses cuisses et sa couverture comme s’il avait un gant. Puis cette main vient vers moi pour me toucher, me tâter plutôt, je lui demande pourquoi, j’ai déjà oublié sa réponse vide de sens. Il s’énerve un peu et commence à attraper des deux mains la barrière de sécurité du lit. Ils ont sans doute baissé la dose des calmants, c’est pour cela qu’il a un surcroît d’énergie, et qu’il va finir par péter son lit. Alors on lui recollera du tranquillisant. Patience, cher personnel médical, quand les plaques bêta-amyloïdes gagneront du terrain, il finira aussi calme qu’un parterre de salades vertes.

samedi 21 novembre 2009

Double salto


vendredi 20 novembre 2009

Les pieds sur le canapé

A la demande de copain Jean, qui ne le trouve pas dans son bled de banlieue, j’ai acheté CB News à la maison de la presse voisine. CB cela veut dire en l’occurrence Communication & Business, je crois qu’il faut prononcer cibi niouse. A l’américaine vous voyez. Le contenu est navrant, surtout les photos. Sur l’une d’elles, on voit deux mecs qui ont fondé une agence de conseil média, ils posent sur un canapé genre « on est cool, on n’a pas de cravate », il y en a un qui est avachi avec le petit sourire éternel du premier de la classe des beaux quartiers, l’autre qui dans une suprême manifestation de coolitude est carrément perché sur le dossier du canapé, dans une posture pas tellement naturelle pour le commun des mortels, les pompes reposant sur le tissu blanc du siège, je me dis que j’irai pas poser mon cul dans leur salle d’attente, leurs canapés doivent être dégueulasses s’ils marchent dessus toute la journée.

Le monde de la communication, que j’ai fréquenté de ci de là dans ses diverses composantes depuis vingt ans, est composé d’individus assez peu intéressants dans l’ensemble. Je ne sais pas exactement où le communiquant se situe par rapport au journaliste dans mon échelle d’antipathie, mais ils ne sont pas très éloignés l’un de l’autre – je pense que le journaliste moyen est encore plus bas parce qu’il a des pulsions moralisatrices plus prononcées, et que je déteste l’attitude du procureur, du censeur, du distributeur de bonnes et mauvaises notes en général. Le communiquant, donc, a une certaine conscience de caste : dans un monde où la manipulation des textes et des images forme le cœur du pouvoir, il tutoie nécessairement les grands, cette proximité du pouvoir le faisant péter plus haut que son cul. Notre ami des puissants a souvent une espèce de fibre artiste refoulée, de sorte qu’il s’imagine très vaguement rebelle dans le milieu des costards-gris-chemises-bleues entrepreneuriaux formant le troupeau uniforme de ses clients – ainsi le communiquant se permet le cas échéant de ne pas mettre de cravate, de vous regarder avec un petit sourire et de marcher sur son canapé, cela fait partie de son artistitude cool. Il n’a bien sûr rien de l’artiste, et outre sa bonne conscience de révolté intérieur du système, cette contenance sert tout au plus à faire passer un manque navrant de rigueur et de profondeur dans sa production, laquelle consiste en des slides powerpoint adaptés au temps de cerveau disponible du cadre supérieur, c’est-à-dire à peu près vides, et en d’audacieuses « créa » plus vite oubliées qu’elles furent adoptées, car les revenus exorbitants du communiquant se justifient tout de même par le fait qu’il faut invariablement des heures et des heures de réunions, palabres, conciliabules pour changer la virgule d’une base line, le pantone d’un logo ou la phrase décisive de conclusion d’un grand discours stratégique de la direction à destination non pas des masses laborieuses, lesquelles regardent sagement TF1, mais des actionnaires sourcilleux ou autres « parties prenantes », comme l’on dit dans ce jargon décidément très con de ce milieu décidément très plat.

Sur ce, je vais cuire mon steak.

jeudi 19 novembre 2009

Une liaison dangereuse

Cet après-midi, j’ai ressorti copine Terraillon de sous le lit où elle tutoyait les moutons : 67,7 kg. Il me semblait bien que j’avais repris ces derniers jours, il est vrai que je mangeais sans aucune retenue. Ce qui est rassurant est que mon taux de masse grasse reste scotché à 11,2 %, et ma masse musculaire atteint 31,2 kg. Prudence quand même, dès ma côte est remise et que les virus cessent de grattouiller ma gorge et mes bronches, je vais me planifier une semaine pures protéines et pure créatine. Surtout que copain Stéphane s’entraîne de plus belle dans son club de babouin, je l’ai à l’œil. Une petite offensive éclair ne fera pas de mal pour notre différentiel musculaire.

L’événement planétaire majeur paraît que l’équipe de France s’est qualifiée pour la coupe du monde football grâce à une main de son inénarrable attaquant, Thierry Henry. Il doit y avoir matière à réflexion, d’ailleurs France Info se déchaîne dans un pathétique tourbillon de débats, tables rondes, interviews, et commentaires.

À part cela, un type a été condamné à 14 ans de prison pour avoir eu des relations incestueuses avec sa fille. Je trouve que c’est totalement démesuré. D’abord, la prison ne changera strictement rien, il suffirait de lui interdire de voir sa fille (et ses enfants / petits-enfants) si l’on juge cela nécessaire. Cette peine, supérieure à celle que l’on donne en moyenne pour des homicides, relève de la pure vengeance à base émotionnelle. Ensuite, le gars paraît condamné sur des motifs pas très clairs, on parle de « contrainte morale de type sectaire ». Il n’y a pas eu violence physique, ces relations sont le fait de deux adultes et l’inceste n’est pas réprimé comme tel. Donc on se rabat sur l’insaisissable violence morale pour dire que le consentement de la fille était vicié, bien qu’elle ne soit pas par ailleurs frappée d’incapacité à ce qu’il semble. L’avocat de la défense plaidait l’acquittement sur le thème : « la justice n’est pas la morale ». Et il a raison sur le principe, même si je ne connais pas assez les faits. Mais la morale colle au sexe autant que la chtouille, depuis la nuit des temps le contrôle des gamètes est un enjeu central des familles, des tribus ou des États.

mercredi 18 novembre 2009

Encore liquidé

Un œil torve, une peau rougeaude et grumeleuse de saurien, un menton joint au torse épais par une langue de graisse ballottante, deux petites pattes écrasées par l’énorme ventre : lorsque l’individu que j’observe depuis un quart d’heure enfile sa robe d’avocat, j’ai l’impression de contempler une caricature de Daumier téléportée dans notre siècle. Je suis au tribunal de commerce de Créteil, dès potron-minet. Simple formalité : le liquidateur que désigne enfin le juge après deux heures d’attente mènera le bal dans les jours à venir. Me voici donc liquidé pour la seconde fois dans cette année 2009, ce coup-ci en nom propre, c’est-à-dire à responsabilité illimitée.

Dehors j’entends des beuglements et des klaxons : l’Algérie s’est qualifiée pour la coupe du monde de football. Au moins, la connerie n’a pas de frontière. Non pas que je déteste le football comme sport, au contraire le spectacle me plaît assez les rares fois où j’ai une télévision à portée d’œil. Mais la religion du foot avec ses masses braillardes et chauvines, très peu pour moi.

Je lis un bouquin sur le concept de genre, et je tombe sur cette phrase d’Ann Oakley, sociologue féministe, une des premières à avoir théorisé le genre : «On doit admettre l’invariance du sexe tout comme on doit admettre aussi la variabilité du genre».

Ben non, on ne doit rien admettre du tout, cette phrase exprime très exactement l’incompréhension ou la méconnaissance de la sociologie, du féminisme et de la sociologie féministe vis-à-vis des travaux en biologie. Parce que ceux-ci démontrent au contraire la variabilité du sexe. C’est-à-dire : tout ce qui définit le féminin ou le masculin au-delà des organes génitaux sera variable dans une population donnée. Et les organes génitaux eux-mêmes varient d’ailleurs avec les divers troubles du développement sexuels, mais ceux-ci, statistiquement rares, sont généralement placés dans la case pathologie (parce qu’ils provoquent détresse et souffrance chez le sujet concerné, ou bien parce qu’ils ont une comorbidité associée importante).

Deux hommes et deux femmes tirés au hasard n’ont pas de raison d’avoir les mêmes niveaux d’estrogènes ou d’androgènes, pour prendre les hormones. Ou d’avoir la même configuration neurobiochimique. Tous ces paramètres se déploient selon une distribution statistique normale dite de courbe en cloche ou courbe de Gauss. Vous avez donc la Femelle Moyenne (FM) et le Mâle Moyen (MM) dont je parlais l’autre jour, qui représente le gros effectif de la population (le centre de la courbe, en haut), et puis vous avez une variation continue avec des mâles et des femelles s’écartant de cette moyenne (les extrémités de la courbe, allant en s’amenuisant).

Dire que le sexe est invariant, c’est faire comme si les seules valeurs moyennes de la courbe avaient un sens. Un peu comme si vous disiez avec la taille et le poids (qui a la même distribution statistique) : l’humain mesure 1,70 m et pèse 65 kg, c’est un invariant. Du coup, les maigres et les gros, les petits et les grands sont rayés de la carte.

Plus j’y réfléchis, plus je pense que cette notion de genre est une erreur intellectuelle. Elle a été produite par des gens qui souhaitaient opposer inné et acquis, biologique et social, naturel et culturel, alors que ces notions ne s’opposent pas, mais s’interpénètrent de l’ovulation au cercueil. Et comment voulez-vous qu’il en soit autrement ? C’est une erreur plus profonde, une sorte de mystique par laquelle des gens semblent s’imaginer qu’il y a un pur monde des idées, des mots, des symboles, plaqué sur un autre monde des corps, et qu’il y aurait un sens à poser l’autonomie de ces deux mondes. Mais non, il n’y en a pas : les mots, les symboles, les idées sortent et entrent toujours d’un cerveau encastré dans un corps, relié à lui par des milliards de connexions électriques et chimiques.

mardi 17 novembre 2009

Colis perdu et guerre civile

Un colis expédié qui n’arrive jamais, affaire banale. Le gars du bureau de Poste me dit d’aller sur Internet, mais l’interface de réclamation est plantée. Idem pour le numéro d’appel, qui produit un son discordant quand on est enfin mis en relation après cinq minutes d’attente. Quant à l’autre colis, celui que j’attends de Hong kong depuis un mois, la même Poste ne peut rien me dire si je n’ai pas de numéro de traçabilité. En clair, vos colis expédiés et attendus sont on-ne-sait-où, allez vous faire foutre.

En méditant à cela, je me dis que c’est pénible de vivre dans un pays où l’on n’a aucune confiance en autrui, et que ce doit être inversement très reposant de ne pas vivre en régime de défiance permanente. La première idée qui me vient en tête pour mes colis, c’est un truc du genre : « encore un demi-débile mental qui n’a pas su lire l’adresse, ou qui a carrément gardé le contenu pour lui ». C’est peut-être faux, mais le fait est que c’est ma pensée spontanée. De même je pense spontanément, et cela n’a donc rien à voir avec le service public, que mon garagiste va me gruger, que mon assureur va me rajouter une clause perfide, que mon banquier va m’entuber sur les frais, etc. Bref qu’autrui est un antagoniste par principe, une personne fiable ou simplement bien disposée par exception.

C’est une différence que je repère à mille détails dans les pays germaniques et surtout nordiques. Par exemple là-bas, vous arrivez dans une station service, vous vous faites un café dans votre coin, vous ne payez qu’en partant, sur simple déclaration de ce que vous avez consommé. Dans certains coins, on trouve encore les journaux payants en libre distribution, c’est à vous de mettre volontairement la pièce quand vous en prenez un.

Les Français ne s’aiment pas, ils s’aiment de moins en moins. Je vois dans le journal que les violences aux personnes, qu’elles soient sexuelles (très minoritaires) ou non sexuelles, sont en hausse pour atteindre désormais 5,1 % de la population. Une personne sur vingt qui devra subir une agression. La fraternité de la devise républicaine paraît plus artificielle que jamais. Les Français ne s’aiment pas pour des tas de raisons, notamment parce que leur existence collective a été fabriquée par l’État, et que sans cet État gendarme Big Brother ou cet État nourricier Big Mother, ils se foutraient volontiers sur la gueule entre riches et pauvres, provinciaux et parisiens, blancs et noirs, religieux et athées, chrétiens et musulmans, etc. Déjà à l’époque où les groupes étaient plus petits et plus homogènes, la violence et sa conjuration étaient la grande affaire de tous et de chacun, les récits anciens regorgent de guerre, de vengeance, de drame. Alors aujourd’hui où j’ignore tout de mon voisin de palier, en dehors du fait qu’il vole les rares paquets que le postier n’a pas détruits, je ne vous dis pas. On croise les doigts en espérant que la consommation et le spectacle suffiront à endormir les humeurs belliqueuses, à endormir le cerveau tout court dans une anesthésie générale du dernier homme heureux de ne plus penser à rien. Et cela marche, pour le moment, mais il serait bien fou celui qui croit à l’extinction définitive des mauvais instincts. Ils sont juste réprimés transitoirement, prêts à resurgir dès que la situation le permettra, ou même l’exigera pour la survie.

Tout cela pour un paquet perdu, c’est vous dire mon humeur, Soulages pourrait y tremper son pinceau…

lundi 16 novembre 2009

Synapses amorphes

Aussi énergique qu’une limace morte depuis hier. J’espère qu’il s’agit de l’effet secondaire de mon virus pseudo-grippal, de ma côte endolorie et de mes nuits difficiles, et non du commencement d’une de ces lentes, pénibles et irréversibles fluctuations d’humeur qui m’affectent depuis toujours. Le fait est que je n’ai pas goût à grand-chose, et cette écriture même est difficile. Je devais aller voir Blue Velvet avec copains Stéphane, Natacha et Peggy, j’annule car je me sens trop crevé malgré un lever tardif et une sieste agitée.

Impossible d’accrocher à Ndiaye, je doute que ce soit la conséquence de mon syndrome : le style scolaire, les personnages mous, l’espèce de demi-teinte psychologisante qui englue chaque situation me déplaisent. Les femmes puissantes ne l’auront pas été assez pour me retenir plus d’une cinquantaine de pages. Iegor Gran aura eu nettement plus de succès avec son Thriller chez POL.

Copine Peggy apprend ce matin qu’elle sera invitée d’honneur à Poitiers pour un raout sur le post-féminisme, en mars prochain, avec libre choix par elle de la programmation. Bonne nouvelle pour elle, on va bien s’amuser. J’aimerais faire une série d’ici là. Copine Natacha, de son côté, s’est mis en tête de couvrir Paris d’affiches de ses photos, placées en des lieux choisis, pour toucher directement les gens plutôt que les galeries qu’elle a en horreur. Sur le coup, j’ai essayé de l’en dissuader car l’entreprise me paraît dévoreuse de temps et d’énergie, pour un retour assez incertain vu la vitesse à laquelle les affiches disparaissent des murs. Mais c’est peut-être une bonne idée après tout. De toute façon, mon manque de tonus ne me prédispose pas à l’enthousiasme.

Me reviennent des souvenirs d’interminables jours gris où l’ennui succède à l’ennui.

Maudite chimie du cerveau.

samedi 14 novembre 2009

Tout vous entraîne, tristesse obséquieuse


vendredi 13 novembre 2009

Vendredi 13, donc

Cette saloperie de crève et cette chiennerie de côte ont brisé mon rythme régulier, depuis hier midi j’alterne des périodes de somnolence agitée et d’éveil abruti. Levé ce matin à 7h après m’être couché à 4h, je me traîne jusqu’au bureau de poste pour envoyer des colis en retard. Sur le chemin du retour, je m’avise que nous sommes le vendredi 13 et j’achète deux tickets de Loto.

Ah je vous vois venir : vous vous dites « ça ne lui ressemble pas du tout, il file un mauvais coton, un virus a bouffé ses synapses ou la porte du métro a dû lui cogner aussi le crâne ». Au contraire, mon acte matinal est très réfléchi et même très rationnel.

Je n’accorde évidemment aucune espèce de vertu chanceuse ou malchanceuse au vendredi 13 ; mais comme une certaine masse de mes concitoyens ne semble pas dans mon cas, la Française des jeux propose un gros lot ce jour-là et pour une mise identique, on peut envisager un gain supérieur. Quant à la probabilité de gagner le jackpot, surtout un jour où tous les superstitieux tentent le coup, je n’ignore pas qu’elle est très faible. Oui mais voilà, elle n’est pas nulle. Or, la probabilité que j’ai de gagner d’un seul coup une grosse somme sans jouer au Loto est quant à elle absolument nulle, remarquablement nulle, tristement nulle. J’ai un métier besogneux, c’est-à-dire que je ne peux gagner beaucoup d’argent qu’en travailant beaucoup, et en tout état de cause ce beaucoup-là n’atteindra jamais les hauteurs des traders ou autres, ce sera toujours un petit beaucoup, pas la pluie d’or où vous claquez des doigts et réalisez vos vœux sur cette Terre sans même songer à compter. Or, cela me fait chier, je ne vois pas trop l’intérêt de travailler comme un dingue pour un confort de vie moyen-supérieur même pas luxueux. Tenter une chance même infime de ramasser le trésor, voilà qui me semble donc la meilleure hypothèse pour mon avenir, en toute rationalité. Un peu comme le pari de Pascal au fond, si je perds, je ne perds pas grand chose (le prix de la grille à 2 euros), si je gagne, je gagne presque tout (la possibilité de dire merde au travail alimentaire, c’est-à-dire à la condition esclave dans le temps hélas compté de mon existence).

jeudi 12 novembre 2009

Comme une odeur de pâté

Si l’on en croit le Monde, Raoult a précisément écrit à Mitterrand : «En effet, ce prix [Goncourt], qui est le prix littéraire français le plus prestigieux, est regardé en France, mais aussi dans le monde, par de nombreux auteurs et amateurs de la littérature française. A ce titre, le message délivré par les lauréats se doit de respecter la cohésion nationale et l'image de notre pays. Les prises de position de Marie NDiaye (...) sont inacceptables. Ces propos d'une rare violence sont peu respectueux, voire insultants, à l'égard de ministres de la République et plus encore du chef de l'Etat. Il me semble que le droit d'expression ne peut pas devenir un droit à l'insulte ou au règlement de comptes personnel. Une personnalité qui défend les couleurs littéraires de la France se doit de faire preuve d'un certain respect à l'égard de nos institutions. C'est pourquoi, il me paraît utile de rappeler à ces lauréats le nécessaire devoir de réserve, qui va dans le sens d'une plus grande exemplarité et responsabilité.»

Dans ce ramassis de conneries, le pire à mon goût est sans doute l’expression «défend les couleurs littéraires de la France» : cela sent à pleines narines sa droite saucisson-rillette-rugby, le plus petit commun populisme des individus n’ayant de la littérature qu’ils prétendent défendre qu’une idée assez lointaine et sommaire, sans doute issue de fiches techniques de leurs conseillers de Corrèze ou d’ailleurs. Raoult a tout à fait le droit de boire un Beaujolais qui tache au Salon de l’agriculture ou de suer des aisselles en tribune de la finale de la Coupe de France, mais que l’épais élu du peuple reste donc sur son périmètre naturel de vie et de représentation, au lieu que de prétendre à quelque lumière en d'autres.

Il n’y a ni devoir de réserve ni devoir d’effronterie, il y a la parole libre, celle de Raoult comme celle de Ndiaye, et tout est dit – sauf à préciser que si tous les Raoult du monde n’éprouvent pas de résistance minimale quand ils expriment leur penchant national-liberticide, il ne leur en faudra pas beaucoup pour faire taire toutes les Ndiaye du monde.

Sinon je suis malade, gorge picoteuse, haleine chaudasse, nez bouché, crâne douloureux, et ma côte broyée par Meteor qui me réveille trois fois par nuit – méchante humeur conséquente.

mercredi 11 novembre 2009

A quoi rêve la rame Météor ?

11 novembre : les thanatophiles déjà excités par la Toussaint en remettent une couche et déposent leur gerbe à l’ombre des monuments aux morts pour la France. On devrait surtout en faire la journée mondiale de la connerie humaine, mais le thème est si vaste qu’il y faudrait plus d’une journée.

À la radio on cause du déclin de la presse et de la métamorphose de l’information. Comme d’habitude, des journalistes pleurnichent sur le sort d’autres journalistes, la plupart survivant non de l’intérêt de leurs lecteurs, mais des perfusions de l’État, c’est-à-dire des contribuables sauvant une presse qu’ils ne lisent plus. Et pour cause : tout le monde vient désormais sur ce blog pour y trouver une information vérifiée, certifiée, sourcée, une information d’une transparence sans équivalent ailleurs – je ne suis même pas dépendant des annonces Google que personne ne clique d’ailleurs, vous pourriez faire un effort, merde.

Cela me fait marrer, le marronnier de la mort du journaliste sur le champ d’honneur de l’information vraie de vraie. Même un chercheur travaillant dans un cadre rigoureusement orienté vers l’objectivité a du mal à produire des travaux libérés de la doxa. Et le journaliste moyen, avec ses trois ou quatre ans de formation dans une école de plouc, sa culture générale à deux balles, ses opinions éclairées sur la marche du monde, ses déterminations de classe, de sexe, de race, de tout ce que l’on veut, ses copinages endogames dans la caste des manipulateurs de symboles, ce journaliste donc, il va nous pondre spontanément de l’information pure et totale, pas déformée, pas biaisée, pas triée ? Mon cul. De toute façon, cette idée même d’information objective n’a pas de sens, à la fois parce que le langage humain est une usine à ambiguïté et parce que le cerveau humain est incapable de se libérer de la subjectivité, laquelle est en dernier ressort l’incarnation d’une pensée dans un certain corps et un certain contexte.

Hier, soirée autour d’un excellent couscous. Le régime Dukan a produit son effet impressionnant sur copain PH, dont la physionomie a changé en même pas six semaines. Loué soit le Grand Maître Cosmique du Son. Copine Sarah nous parle de ses mésaventures dans le domaine éditorial, où copine Peggy a d’ailleurs connu les mêmes, et copine Natacha dans le domaine photographique. Tout cela est assez convergent. En gros, on observe qu’à un moment de la chaîne de décision survient le couperet de la normalisation, généralement à finalité commerciale («c’est super votre truc, mais il faut penser au lecteur / spectateur / etc.», sous-entendu que ce consommateur ultime a besoin de repères bien balisés, de ne surtout pas être bousculé dans ses habitudes mentales, etc.). Une formidable machine à uniformiser.

On parle aussi de sexe, car j’ai lu un bouquin marrant (édité par copine Sarah) sur les perversions féminines au XIXe siècle. Enfin marrant, façon de parler. Figurez-vous qu’il arrivait, rarement mais tout de même, aux médecins de préconiser la clitoridectomie pure et simple pour les jeunes filles ayant le malheur de se masturber trop souvent, masturbation où nos ancêtres éclairés voyaient la cause fatale de toutes sortes de tares et dégénérescences, surtout quand la masturbatrice était pauvre et analphabète. La même France qui colonisait le monde du haut de sa mission civilisatrice charcutait donc la fillette dans ses campagnes, sous le signe du progrès médical et scientifique. Copain PH me précise que les hommes n’étaient pas épargnés par ces folies elles aussi normalisatrices, et que jusqu’au début du XXe siècle, on greffait des extraits de couilles sur les patients homosexuels – les bourses d’un courageux soldat, honnête travailleur et bon père de famille malheureusement décédé étant censées remettre l’inverti dans le droit chemin de la virilité. Effrayant. Il faut que je note tout cela pour mon projet de Pop Sex Manifesto, un futur outil de dénormalisation du corps.

En parlant de corps, j’ai mal partout ce matin car j’ai été agressé hier par un robot, en la non-personne de la rame de métro automatisée de la ligne 14, dont la double porte s’est refermée sauvagement sur ma gueule alors que j’y pénétrais en pensant à autre chose et en ne prêtant pas attention à la stridente sonnerie par laquelle la machine ordonne à l’homme son comportement docile. Cette saloperie m’a cisaillé les côtes, je n’arrive pas à trouver de bonne position pour dormir. Ce n’est pas aujourd’hui que je vais sacrifier aux haltères et au tapis de gym.

mardi 10 novembre 2009

Actualités du vide

Dix ans de procédure pour qu’une femme puisse adopter un enfant, sous prétexte qu’elle vit avec une autre femme. Si elle était maquée avec un mâle moyen aimant le foot, la bière et la bagnole,  il n’y aurait pas eu de problème, on lui aurait filé son petit singe depuis longtemps.

Sarkozy était-il à Berlin le 9 novembre 1989 ? Et dans une publicité Bonux en 1967 ? On en a strictement rien à foutre. Mais pas les médias, qui repassent ces calembredaines en boucle comme s’il s’agissait d’informations de la première importance pour la compréhension du monde.

Le gouvernement fait partout sa retape pour la vaccination antigrippe A, mais les futurs vaccinés ne semblent pas très chauds. Les calculs statistiques des modèles de santé publique, c’est une chose ; le risque de figurer dans les quelques ratés propres à toute vaccination de masse, c’en est une autre. Vous allez au square avec votre singe nouvellement adopté, et vous voyez un panneau : « Ce tourniquet se dérègle une fois sur dix mille et broie les jambes de votre enfant. Amusez-vous bien ». Vous hésitez (surtout qu’il a fallu dix ans pour adopter la chère tête blonde, autant éviter d’en faire un cul-de-jatte).

Tony Musulin embarque 11 millions d’euros et devient une star d’Internet. Ben tiens, un mec qui trouve une solution simple au problème du pouvoir d’achat, ce n’est pas étonnant qu’il soit aussi populaire. Et puis 11 millions pour une banque, ce n’est rien, juste un pourboire, les seuls bonus des établissements américains se montent à 30 milliards cette année.

L’obésité touche 6,5 millions de Français, 3 millions de nouveaux cas depuis douze ans, 14,5% des adultes, nettement moins cependant que les Anglais (27%) ou les Américains (30%). Désormais, le Français moyen mesure 168,5 cm et pèse 72 kg. Comme toujours, les ouvriers et chômeurs obtiennent le palmarès, surtout s’ils habitent dans la région Nord. Ils feraient mieux de lire Dukan au lieu de s’enfiler des fricadelles en regardant passer les cadavres de petites filles dans le canal.

lundi 9 novembre 2009

Lundi c'est l'ennui

Vanné, bien que j’aie beaucoup dormi, peut-être à cause de cela : quand on récupère du sommeil en retard, le redémarrage est difficile.

Ce matin, j’ai dû envoyer onze paquets suite à des commandes Amazon passées depuis samedi. Commence à m’emmerder ce petit commerce, c’est bien utile pour des revenus d’appoint, mais cela me prend trop de temps. Et puis cela me stresse, j’aime bien faire alors je passe une plombe à fignoler mes paquets, je suis terrorisé quand je découvre des pages cornées ou soulignées dans les livres que je vends, j’ai peur qu’ils puent la clope et que le client face un cancer du poumon rien qu’en l’ouvrant. À ce que j’observe, les gens commandent beaucoup le week-end. Je suppose qu’ils se font chier, alors ils compensent. La plupart vivent en province. C’est vrai qu’un dimanche en province, il y a parfois de quoi se tirer une balle. Déjà qu’un dimanche tout court ce n’est pas le jour le plus gai, alors quand vous vivez dans la boue avec des voisins mal fringués qui sortent tout rougeauds de leur repas de famille et qui vous regardent fixement avec un air hébété vu qu’ils n’ont strictement rien d’autre à foutre dans leur bled de merde où même les rats se sont pendus, je ne vous dis pas.

On parle partout de Berlin aujourd’hui. Dans les Inrocks de cette semaine, un dossier est consacré à la ville. Il paraît que c’est le nouveau cœur artistique de l’Europe, Paris et Londres sont déclassées. Dans le papier, Cyprien Gaillard, dont j’aime bien les photos et qui vit là-bas, explique : « Je payais 2000 euros à Paris pour rien. Ici, je peux avoir un 180 mètres carrés pour 850 euros, c’est bête mais ça fait toute la différence ». Ce n’est pas cela qui va me donner la pêche. J’ai enfin reçu mon éclairage, je l’ai monté, c’est parfait ; sauf qu’entre cela, et tous les livres que je rapatrie pour éviter la saisie, et toute la nécropole animalière que je bâtis lentement, je ne peux plus faire un seul mouvement sans me cogner.

Le fait est que cette putain de Capitale truffée de bureaux vides est hors de prix, vivement un krach à la mode tokyoïte et des loyers divisés par dix. Vivement aussi que je retrouve des revenus plus conséquents et que je me mette en quête de ce qui me manque toujours, l’espace. Mais ce n’est pas à Paris que je le trouverai. Il paraît que Bruxelles n’est pas chère, mais je n’aime guère cette ville, de manière sans doute injuste je l’assimile à une sorte de sous-préfecture remplie de paysans mal dégrossis et de fatmas marocaines. De toute façon, je crois que je préférerais de la place dans un trou pas trop loin de Paris, comme l’Auxerrois que je visitais hier, un coin où je puisse aller en deux heures maxi dans la semaine, où je puisse passer les week-ends et une partie des étés, où je puisse voir d’immenses perspectives vides et entendre de longs silences, sans trace d’humains, ou alors juste les cadavres d’un tueur en série, un coin d’où je puisse partir aussi vite que je suis venu, car l’overdose de campagne me saisit aussi facilement que celle de la ville, au fond c’est l’idée de pouvoir bouger qui me plaît, plus exactement de ne pas me sentir assigné à telle ou telle résidence par quelque nécessité que ce soit.

La semaine dernière j’ai trop mangé, et je constate aujourd’hui que j’ai du mal à résister à l’envie de grignoter. Je ne me suis pas pesé, j’ai la flemme depuis que j’ai mis la balance sous le lit au lieu de la pièce principale où elle trônait avant. C’est typiquement un problème lié à la place, d’ailleurs. Quand vous vivez dans un clapier, vous êtes obligés de ranger tout dans des espaces prenant le moins de place possible, au lieu d’étaler vos affaires dans les endroits de vos choix, correspondant à vos déplacements naturels. Résultat : soit vous oubliez ce que vous avez planqué dans un coin, soit les mille petits efforts nécessaires pour en user quotidiennement vous fatiguent, et vous finissez par laisser tomber. Enfin bref, il faut que je surveille mon alimentation, je retrouve une impression de lourdeur que je n’avais pas connue depuis longtemps.

En prévision de ma nouvelle résolution d’abandon de la clope, je tente des minisevrages d’une heure ou deux… et c’est horriblement difficile, cela me met très vite à cran, même avec la pipe en renfort. Je me demande si je ne devrais pas cesser juste avant Berlin : lors de la semaine là-bas, je n’aurai pas mes habitudes comme ici et je bougerai beaucoup. On verra. Là, je vais me poser sur le canapé, lire le beau livre sur Sarah Moon que j’ai acheté en fin de semaine dernière, laisser librement flotter mon esprit dans les volutes de fumée.

dimanche 8 novembre 2009

Dans la patrie d'Emile Louis...

Dans la patrie d’Émile Louis, les masques de catcheurs font des clins d’œil aux sous-vêtements racoleurs. Dans la patrie d’Émile Louis, des chemins s’enfoncent dans les bois où des pierres s’assemblent en tombes. Dans la patrie d’Émile Louis, des femmes au regard figé cherchent leurs seins de calcaire tendre. Dans la patrie d’Émile Louis, à quatre-vingt-douze minutes de Paris, il flotte à travers la jolie lumière d’automne comme un parfum de pourriture.


samedi 7 novembre 2009

Mais que se passe-t-il donc à quatre-vingt-douze minutes de chez soi?

Je discute avec mes enfants et j’observe que l’on n’est pas trop d’accord. On dit que l’être humain est fait pour coopérer, et c’est en partie vrai. Mais cette coopération reste très sélective. On arrive à coopérer dans des petits groupes comme les familles ou les entreprises, et encore on se fout souvent sur la gueule même à ce niveau microscopique. Alors pour des groupes plus larges, faut pas rêver. On n’a pas vraiment les mêmes besoins, les mêmes envies, les mêmes désirs que ses voisins. Ni même que ses enfants ou ses parents, sur des tas de sujets on s’entend potentiellement mieux avec des inconnus qui partagent probablement nos vues qu’avec des proches qui ne les partagent certainement pas. Donc on peut convenir à la rigueur de quelques règles basiques de co-existence, comme ne pas s’entretuer, mais aucune chance que l’on possède au final le même idéal de vie individuelle ou de vie collective.

Ce qui m’épate toujours chez les politiciens, les prêtres et autres porte-parole d’un groupe, c’est qu’ils arrivent à faire semblant d’ignorer cette évidence. Ils parlent comme si tout le monde pouvait ou devait un jour être de leur avis, alors que ce ne sera jamais le cas, pour de bonnes ou mauvaises raisons peu importe. Le (non) débat à la con sur l’identité nationale a pour arrière-plan que l’on devrait au moins tous se retrouver sur cette question identitaire, qu’il y aurait un sujet consensuel dépassant tous les clivages et gna gna gna. Mais non, cela n’existe pas, ni le pantin national ni le guignol républicain ne font illusion, cela donne envie de gerber tellement c’est réchauffé, lourd.

Demain je vais à Auxerre, sans raison particulière, juste parce que c’est à 92 minutes de voiture selon ViaMichelin et que j’ai envie de bouger, et mes enfants aussi. Je voudrais bien croiser un hôpital abandonné, un sanatorium en ruine, un asile oublié ou une usine désaffectée pour faire des photos. Dans la cuisine une tête de lapin achève de perdre ses lambeaux de peau.

vendredi 6 novembre 2009

Délinquance sénile et sonore

Je teste le 100 mm macro que m’a prêté copain Stéphane et j’en suis ravi, à 2,8 il fait de superbes flous, comme en témoigne muettement ce nouvel invité de ma ménagerie macabre. Invité qui me rappelle les crocs de la vieille salope croisée plus tôt dans le 96. C’était à l’arrêt du Palais de justice, un groupe de vieux rentre d’une ruade dans le bus par l’arrière, des vieux plutôt bien mis genre Versaillais, dans les tons bleu-vert à Barbour et Burberry, peut-être qu’ils venaient de se pogner dans la Sainte Chapelle, ou alors de lécher le cul serré d’un très cher ami procureur. Le chauffeur leur signale que le bus ne va pas jusqu’au terminus de Montparnasse, mais s’arrête à Saint-Sulpice. Et là, c’est le déchaînement, folie amok chez les rentiers. Un vieux rougeaud à foulard se met à gueuler d’une voix de goret à demi-égorgé, immédiatement accompagné par la vieille pute à collier de perles. Le vieux hurle «On se fout de nous, on se fout de nous, RATP SNCF il faut privatiser, ah oui vivement que ce soit privé, tout ça y’en a marre» et il redescend sur le trottoir et il continue de brailler en tordant son cou gras de droite et de gauche pour prendre la petite troupe de fripés friqués à témoin. Hélas la vieille catin reste avec trois rombières et jusqu’à Saint-Michel, où je choisis de descendre pour éviter de commettre un crime de sang, là voilà qui emmerde encore tous les passagers en pérorant ses conneries poujadistes dont ce joyau «Compatriote, concitoyen, contribuable, compréhensif ça fait quatre fois con et y’en a un de trop», elle est juste à côté de moi, je regarde sa sale gueule chabrolienne de petite pète-sec persécuteuse des huis-clos familiaux, j’ai envie de lui serrer le collier de perles jusqu’à ce qu’elle cesse une fois pour toutes de vociférer à vingt-cinq centimètres de mes oreilles.

jeudi 5 novembre 2009

RSAste !

Loués soient les services sociaux, je ne me fous plus de leur gueule jusqu’à ma prochaine saute d’humeur, promis-juré-craché : le RSA est tombé ce matin sur mon compte. Dans le même temps, La Poste m’inonde enfin de paquets et courriers des quatre coins du monde que j’attendais depuis des jours. Cette profusion soudaine me met d’excellente humeur, on croirait un gosse au matin de Noël. Je commande enfin mon éclairage continu. Et j’achète une jolie petite pipe d’écume dans la foulée. Comme on le voit, ma maigre fortune est consacrée à l’indispensable.

Je l’ai annoncé à copine Peggy en avant-première vers 14 h, je le proclame ici pour conforter ma résolution : je pense arrêter totalement la cigarette (mais pas la pipe) à mon retour d’Allemagne. Une dernière clope à Berlin après 25 ans de combustion continue, à raison de trois paquets par jour, cela aura de la gueule. Mais faudra trouver des ressources pour compenser, notamment les pertes de mémoire, d’attention et de concentration, ainsi que la nervosité. La pipe ne se prête pas à une fumée intensive, elle m’aidera évidemment à conserver une dose de goudron, de nicotine et des trois mille autres substances du tabac. Je n’arrête pas vraiment pour ma santé – voici quelques jours, j’apprenais encore un cancer bronchique chez une personne ayant arrêté depuis 20 ans, alors cela me fait marrer les admonitions douceâtres de Big Sister –, plutôt pour mes économies, et aussi pour changer. Puisque ma métamorphose est désormais engagée. 2010 sera une année zéro, tout un plan d’existence à redessiner.

Coquelet aux lardons et oignons, filet de porc et Saint-Jacques aux poireaux, tiramisu… ce sont quelques-uns des mets délicieux que l’on s’est envoyé l’autre jour chez copine Natacha et copain Stéphane, à l’occasion d’un de leurs shoots sur le régime Montignac, pour un bouquin. J’en ai l’eau à la bouche rien que d’y penser et j’y pense parce que mon estomac gargouille alors que j’écris. Je n’avais pas si bien mangé depuis longtemps. Si je stoppe la cigarette, il faudra que je prenne garde à ne pas compenser par le grignotage ou la ripaille, sinon la route du CORPS de RÊVE va s’achever dans un ravin.

On a regardé Mulholand Drive de David Lynch, et je ne suis décidément pas fan. J’ai vu pas mal de Lynch dans le passé, mais en dehors de Sailor et Lula (vaguement Eraserhead), je ne me souviens de rien. Car en règle générale, dans les phases où je picole, j’écrase rapidement devant la télé, surtout si le film est brumeux. Et Lynch est brumeux. Je le confirme, parfaitement à jeun cette fois. Je ne suis pas sensible au côté trop onirique ou symbolique, dans tous les arts, particulièrement au cinéma, mais cela vaut pour la peinture, la photo ou le roman. J’observe avec étonnement certains lynchiens se creuser la tête pour trouver du sens et des clés là où je ne vois que des pirouettes un peu faciles. Mais bon, je vais continuer pour confirmer ou infirmer ce jugement, Lost Highway et Blue Velvet au prochain programme, en attendant Inland Empire réputé imbitable par les plus patients des herméneutes. Sur grand écran Mac, loin des salles obscures et concentrées, où le moindre chuchotement d’un spectateur, le plus petit machouilement de pop-corn, l’infime froissement de paquet de chips me font regretter d’avoir payé ma place et me donne envie de quitter les lieux en abandonnant une grenade dégoupillée.

Oui, décidément, je dois envisager avec le plus grand sérieux la préservation de la sérénité minimale nécessaire à la survie sociale avant d’arrêter la cigarette…

mercredi 4 novembre 2009

Pop Sex



En ce moment, l’envie me titille d’écrire un essai sur le sexe. Plusieurs en fait. J’aimerais bien expliquer aux gens tout ce que je crois avoir compris sur la question, sans m’emmerder à faire un enième nouveau traité. Car le problème n’est pas le manque d’ouvrages scientifiques, techniques, philosophiques (il y a pléthore), mais la compréhension de base. Valerie Solanas, dont j’ai lu le SCUM Manifesto en m’amusant beaucoup, avait saisi le truc, c’est autrement moins constipant que de lire du Beauvoir, du Butler ou du Marziano.

Le premier truc à piger, c’est que vous n’êtes pas le centre du monde. Cela paraît très simple, mais toute l’histoire de la pensée ou presque a été bâtie par des gens qui n’avaient pas compris cette évidence de base, et qui ont donc écrit des généralités extrapolées depuis leur nombril. Toute phrase qui comporte comme sujet « les hommes » ou « les femmes » ou « la sexualité » est une proposition fausse, à jeter, à oublier, à piétiner. Et son auteur avec. Une grosse nuisance comme Kant, par exemple, a passé sa vie à chier des généralités sur tout ce qui passait dans son esprit malade. Comme cette maladie est répandue chez les penseurs mâles, Kant est très populaire chez eux, tous s’astiquent le jonc en pérorant sur l’humanité, la féminité, la masculinié, la moralité, la saucissonnité, la tampaxité, la crottité, etc.

En fait, on doit visualiser une fois pour toute deux catégories : le mâle moyen MM et la femelle moyenne FM. Moyen signifie ici : dans une population humaine quelconque, vous avez une certaine probabilité que l’individu mâle ou femelle se comporte de la sorte. Notamment toi qui me lis, et qui devrais te demander à chaque minute : en agissant ainsi, suis-je MM/FM ? Et mon pote René ? Et ma copine Valérie ? MM ou FM ne signifie jamais « les mâles » et « les femelles », ni « chaque mâle » et « chaque femelle », ni « tout mâle » et « toute femelle ». En gros, c’est plus ou moins une majorité, rien de plus. L’effet majoritaire est toujours intéressant à connaître, c’est même sûrement nécessaire si l’on veut survivre, mais il n’épuise pas un sujet.

Considérez par exemple la proposition : « les femmes mettent du rouge à lèvres et veulent des enfants ». Si vous êtes une femme, que vous ne mettez pas de rouge à lèvres et que vous ne voulez pas d’enfant, cela vous paraît immédiatement faux, quand bien même vous voyez beaucoup de femmes (une majorité) adopter ce comportement. Et pourtant, d’Aristote à Frinkielkrote, on a écrit des kilotonnes de phrases généralistes dans ce genre. On n’y fait pas attention quand on appartient à la majorité concernée. Ou, plus simplement, quand on est con. Par exemple, un MM ne va pas tiquer quand il entend une connerie du type « les femmes sont plus sensibles que les hommes ». Le MM est interloqué par des choses plus basiques qui le concernent directement, par exemple « t’as une petite bite ». Ou la FM par : « t’es un tas de graisse ».

Donc on peut faire un portrait-robot du MM et la FM. L’un comme l’autre pensent avec leur sexe, c’est-à-dire leurs spermatozoïdes ou leurs ovules, leur testostérone ou leur estrogène, leur cerveau qui a été influencé par cela tout au long de son développement, la société qui n’est jamais faite que d’une masse de corps cérébrés et assemblés. Le MM et la FM sont donc consternants de part en part, ils correspondent grosso modo à leurs clichés, ils font que la société est globalement conservatrice, ennuyeuse, minable, répétitive : le MM est hétéro, il veut baiser un maximum de filles, il a recours à la violence directe ou indirecte, il bande dans les rapports hiérarchiques, il voudrait bien que sa secrétaire lui taille une pipe, il fait chier sa femme à ne jamais faire la vaisselle, etc. ; la FM est hétéro, elle rêve du prince charmant, elle baise mais quand même pas trop surtout après 25 ans, elle fantasme d’être en cloque dans une jolie petite maison de banlieue, elle déprime après sa ménopause, elle fait chier son mec à lui demander si sa nouvelle robe est jolie, etc.

Tout cela ce sont des réalités statistiques (effet majoritaire) appuyée sur des réalités biologiques. Le discours du « genre » vous disant que tout est culturellement et socialement construit, que la constitution biologique des individus compte pour du beurre, c’est de la merde en barre. Vous me mettez la Butler en chambre capitonnée, je lui file de la testostérone à haute dose pendant six mois, je parie dix contre un qu’une fois libérée, elle se mettra à roter, péter, casser la gueule de son voisin à cause d’une histoire de bagnole et chercher partout sa mousse à raser le matin après s’être pris une cuite la veille avec ses copains devant un match de foot. On devrait déjà commencer par avoir chaque année des bilans génétiques, chromosomiques, hormonaux et de tous les paramètres biologiques possibles si l’on veut savoir qui l’on est, au lieu de s’accrocher à son état-civil, sa carte d’identité, son numéro de Sécu, l’avis de sa télé et celui de l’État.

Et puis ensuite, vous avez d’autres catégories, plein de petites autres catégories en fait, que l’on pourrait artificiellement ranger dans les ensembles mâles hors norme MHN et femelles hors norme FHN. Aussi les mâles et femelles à venir MAV et FAV, qui seront à moitié robotiques, ou qui changeront de sexe chaque jour, ou qui seront totalement asexués, ou qui seront à moitié chat ou à moitié géranium. Mais de tout cela je parlerai un autre jour.

mardi 3 novembre 2009

Lidl, libraires, Lévi-Strauss



17 kg. Ce n’est pas (encore) mon poids qu’indique copine Terraillon, mais celui du sac à dos et du sac en plastique archibondés que je ramène du Lidl de Strasbourg-Saint-Denis. Vous vous en souvenez peut-être, le mois d’octobre m’a vu tenir ma première comptabilité personnelle en 41 ans d’existence. Trente et un jours plus tard, cette activité hautement stimulante pour l’intellect a révélé que l’alimentation forme mon premier poste de dépense. Ce qui est un comble : un seul repas maigre par jour, presque plus de restaurant, plus une goutte d’alcool. Bref, je me dis que Monoprix est désormais trop bourgeois pour moi, et je troque le city-marché pour le prolo-marché, Lidl, dont le plus proche se trouve à deux stations de métro. Non seulement Lidl n’est pas cher, mais on y trouve des produits meilleurs que dans la moyenne des hard-discount. Enfin je trouve, peut-être un effet dérivé de ma germanophilie. Un problème cependant : presque pas de produits allégés. Pas étonnant que le prolo soit obèse s’il ne peut acheter que du 100 % MG.

Dommage que je n’ai pas croisé monsieur RSA ou madame Pole Emploi : avec ma casquette, ma polaire, mes suées dues au chaud-froid de la saison et de la ligne 8, ils m’auraient signé un chèque direct sur le trottoir. Plein de boutiques de perruques pour Africaines, la prochaine fois je regarderai les prix. Derrière une vitrine, cinq rangées de quatre Asiatiques s’affairent à des manucures, là encore il faudra que je me renseigne sur le tarif. Où que je sois, je ne pense qu’à dépenser. Incorrigible. Sur le quai de la station un moustique tourne autour de moi, manquerait plus que j’attrape le palu.

Plus tôt dans la journée, je cherche SCUM Manifesto de Solanas : rien chez Joseph Gibert, rien chez Gibert Jeune. Près de la rue Saint-André des Arts, un gars vend des livres d’art sous un auvent. Un catalogue allemand d’expo Mikhailov est à 50 euros, inaccessible. Sur les quais, j’avise un bouquiniste dont les cheveux longs et gris cerclent un front haut et ridé : il soliloque sur une chaise tandis que ses livres indifférents aux passants prennent l’humidité.

Lorsque je rentre chez moi, je vais sur Amazon.fr et je trouve SCUM Manifesto chez 12 vendeurs différents à partir de 3,85 euros. Même pas besoin de le commander : copine Peggy, à qui j’avais parlé du très beau roman de Stridsberg, m’a envoyé un lien vers le livre en pdf. Je surfe sur Amazon.de et je déniche le Mikhailov chez 5 vendeurs à partir de 25 euros. Voilà pourquoi bon nombre de libraires vont finir comme mon bouquiniste solitaire. Sauf krach énergétique rendant l’envoi de colis hors de prix, et encore ce sera sans effet sur le livre électronique, ça le boosterait au contraire. Pour survivre, ces libraires, ou au moins ceux qui vendent du neuf, vont devoir faire des efforts, proposer du thé, des gâteaux, des partouzes, des lectures, des signatures, n’importe quoi en sus du livre pour attirer et fidéliser le chaland. Ce que beaucoup font d’ailleurs, mais le phénomène devrait s’accentuer.

J’apprends que Claude Lévi-Strauss est mort, pas loin de 101 ans. Il avait la qualité d’être discret, ce qui n’est généralement pas le cas de l’intellectuel français, son coreligionnaire atrabilaire et pétitionnaire. Il a d'ailleurs fallu quatre jours pour apprendre sa mort ; quand BHL va casser sa pipe, on le saura dans la seconde suivante. Je crains cependant que son œuvre vieillisse moins bien que lui ne l’aura fait. L’approche structuraliste en anthropologie n’a pas une descendance très féconde, à ce que j’en lis dans la littérature spécialisée. Reste bien sûr les récits ethnographiques et réflexions éparses, mais le « système » et la « structure » qui faisaient tant bander dans les années 1950-60 ont perdu de leur effet érectile.

Copain Jean, dont la visite matinale m’a redonné une belle humeur, me demande de réfléchir d’urgence à « un univers sémantique commun aux raffineries de pétrole et aux stations service ». Parfois, je me fais rire aux éclats.

lundi 2 novembre 2009

La faculté des rêves (mon prix)

Aucune nouvelle du RSA, ni oui ni merde. Aucune nouvelle de mon virement Amazon. Aucune nouvelle de l’Institut qui me doit encore du pognon. Donc rien de rien en banque, je gratte un peu d’argent à copine Peggy, je tourne en rond en attendant copain Jean demain matin, je vis comme un clébard des restes des autres. Au moins je ne bouffe presque pas. Mais j’en ai plein le cul du riz, cela me constipe. Il paraît que c’est aliment de base de 4 milliards d’humain, je m’imagine 4 milliards d’intestins coincés attendant de cracher une merde ronde et grosse comme la Lune.

C’est incroyable comme l’argent influe sur mon état d’esprit, soit en dépresseur quand il manque, soit en euphorisant quand il abonde. Hier j’étais fou de joie parce que copine Peggy m’a offert une casquette noire à visière qui me va très bien, enfin je trouve, j’ai l’air du militant révolutionnaire d’une cause ancienne, et puis hier aussi j’avais des afflux d’idées, par bouffées entières, il y a des jours où cela fait des étincelles, les pensées me viennent trop vite pour que j’aie même le temps de les noter, des choses se déclenchent dans mon cerveau qui semblaient attendre depuis une éternité. Et patatras, copain Jean a évoqué subrepticement au téléphone le montant de mon ardoise, oh rien de bien méchant juste une incise en passant, et cela m’a foutu complètement à plat en l’espace d’une minute chrono, j’ai perdu toute énergie, je me suis vu à toujours et toujours écoper mes dettes dans une barque percée de partout, je me suis vu captif de murs qui rétrécissent de plus en plus vite, je n’avais plus goût à rien.

Le seul moyen de ne pas être prisonnier de l’argent, ben c’est d’en avoir beaucoup. Ou alors que personne n’en ait et que la vie s’organise autrement. Au milieu, c’est-à-dire presque tout le monde, tu refrènes sans cesse des besoins, tu refoules sans cesse des désirs, tu diffères sans cesse des actes, et c’est crevant de survivre ainsi, tu deviens le calculateur de ton agonie, tu sens partout tes limites. Il faut écrire d’urgence une psychopathologie du capitalisme.

De cela je me console quand même en dévorant La faculté des rêves de Sara Stridsberg. C’est un roman sur la vie de Valerie Solanas, militante féministe radicale ayant tiré sur Warhol et publié le SCUM Manifesto, qui vécut toute son existence comme pute mendiante haïsseuse de mecs, qui creva seule dans une chambre d’hôtel miteuse. Le style de Stridsberg me scie autant que la vie de Solanas me tourmente. Je le conseille à tous et à personne. Et je me demande si je ne vais pas prendre des cours de suédois, ils sont fortiches quand même.

J’entends que Beigbeder a eu le Renaudot, quelle blague, j’avais arrêté au bout de dix pages, comme presque tous les autres. Ndiaye je n’ai pas lu, copine Sarah m’avait dit que cela valait le détour, mais il n’est pas à la bibliothèque pour le moment et ce n’est pas la bonne période pour acheter.

dimanche 1 novembre 2009

Le marquis de Sade encule l'abbé Pierre

Le marquis de Sade souhaitait que son corps soit amené «au bois de ma terre de la Malmaison, commune de Mancé, près d'Épernon, où je veux qu'il soit placé sans aucune cérémonie, dans le premier taillis fourré qui se trouve à droite dans ledit bois, en y entrant du côté de l'ancien château par la grande allée qui le partage.» Il précisait : «La fosse une fois recouverte, il sera semé dessus des glands, afin que, par la suite, le terrain de ladite fosse se trouvant regarni et le taillis se trouvant fourré comme il l'était auparavant, les traces de ma tombe disparaissent de dessus la surface de la terre, comme je me flatte que ma mémoire s'effacera de l'esprit des hommes.» On peut aujourd’hui visiter et reconnaître les lieux, ce que firent notamment dans les années 1930 Bataille et le groupe Acéphale, ce que je fis plusieurs fois voici une vingtaine d’années. Comme quoi l’esprit des hommes n’efface pas si aisément toutes les traces. C'est surtout un agréable coin de verdure, pas trop loin de Pais. Il faudrait que j’y retourne prendre quelques photos, et ramasser des champignons plein d’atomes sadiens.

Je pense à cela en lisant un sondage commandité par le Service catholique des funérailles, selon lequel 52 % des Français souhaiteraient une cérémonie religieuse à leurs obsèques. Et 69 % pensent que les rites mortuaires (prières à la levée du corps, rassemblement à l'église, au cimetière ou au crématorium) sont nécessaires. Du point de vue des pratiques, la vraie nouveauté est la progression rapide de la crémation (selon une autre enquête de la Chambre syndicale nationale de l'art funéraire) : 1 % en 1979, 21 % en 2001, 28 % en 2007, 50 % dans les grandes villes, et pour l’avenir, 44 % des personnes qui la souhaitent contre 37,5 % pour l’inhumation.

Toutes ces conneries post-mortem me navrent.

J’aimerais pour ma part que mon corps soit dépecé dans un amphithéâtre de médecine. Ou jeté dans le jardin de Nicolas Hulot pour soutenir sa politique de compostage. Ou placé en dépôt dans la salle d’attente de ma banque en guise d’avance sur règlement de mes dettes. Ou mangé par une assemblée de dukanettes en folie protéique. Enfin bref, comme Sade et contrairement à la moitié de mes contemporains, que ma dépouille soit considérée avec tout le désintérêt qu’elle mérite, éventuellement la seule utilité marginale qu’elle procure, mais que l’on ne cherche aucun sens, aucune symbolique, aucune consolation dans ce qui n’en appelle pas particulièrement, à l’opposé de ce que susurre à la radio un mielleux curé au moment où j’écris, ravi du sondage évoqué ci-dessus – ils doivent être tombés bien bas pour se satisfaire de récupérer leurs ouailles sous forme de cadavres.

Le matérialisme souffre et souffrira toujours de la sensiblerie que la mort exacerbe.

samedi 31 octobre 2009

Inutile d'insister

Au départ, cela s’appelle Tipiak. Un mélange seigle, blé, épeautre. «Agrémenté de petits légumes cuisinés aux herbes de Provence» dit la boite. Ca paraît bien bon, mais ce n’est pas fameux. Et j’en ai fait dix fois trop. C’était il y a trois jours. Ce soir, je n’ai rien d’autre, même plus de son, je dois bien faire réchauffer cette mixture. Mais quand on réchauffe, ça accroche. Je n’aime pas cela, faut récurer le fond de casserole. Je me dis que je vais lui mettre une bonne rasade d’huile. Et vlan. Sauf que je me trompe et que je balance du vinaigre. Balsamique, oui, mais vinaigre quand même. Ca sent bizarre. Je rajoute de l’huile. Ca sent encore bizarre. Je vide un reste d’épices, un mélange argentin. Et puis tiens, pour casser l’aigreur du vinaigre, je mets du sucre, de l’édulcorant liquide. Au point où j’en suis. Je couvre la potion et je vais surfer. Oh juste deux minutes. Douze minutes plus tard, je suis tiré de mes rêveries par une fumée âcre. J’ai mis le feu à fond, le mélange blé-seigle-épeautre-huile-vinaigre-sucre-épice pue salement le cramé. Je crois que je vais me coucher tôt.

Texte de circonstance

Assise au coin d’une salle commune, sa vieille tête au cheveu rare ne dodeline plus, elle est tendue, on croirait une serpillière sèche et raidie. Des souvenirs confus s’y croisent et recroisent dans un brouillard filasseux, de plus en plus rares, de plus en plus flous. Son mari mort plus tôt, quand elle l’ignore, mais elle sait encore qu’elle l’aima, elle le voit parfois surgir des brumes en costume cintré, brillant et noir, sourire de coq fier sur le parvis d’une église, à moins que ce ne soit les marches d’une mairie, un costume sans corps qui danse une valse musette au goût de bin blanc. Son fils. Son adorable fils. Son haïssable fils. Son unique fils qui prend tantôt le visage d’un chérubin aux yeux d’ange, tantôt celui vieilli et bouffi du bourreau qui la traîna dans cet hospice. Un chien qui aboie dans la cour de la ferme et crache la fumée de sa gueule joyeuse, un chien qui meurt doucement en gémissant sur une couverture jetée dans la chambre, des gelées d’octobre et des printemps rieurs, des messes tranquilles et des jours sans fin. Tout défile dans sa vieille tête de serpillière séchée sans que la face bouge d’une ride, les narines en sont pincées, les lèvres serrées. Une infirmière passe et dit : « la mère Raymonde s’est encore chié dessus ». Elle ne la regarde pas, elle ne l’entend pas, les yeux fixés sur la fenêtre du mur en face, dont elle ne distingue presque plus rien, une tâche moins terne dans la grisaille diffuse de la salle commune. Elle ne maîtrise pas plus ses neurones que ses sphincters, la mère Raymonde, les huit mois dans le mouroir ont relâché les derniers muscles, fragmenté les dernières pensées. Huit mois sans voir personne, car une infirmière ou un docteur n’est pas quelqu’un, enfin pas pour elle, ils sont de simples passants, ces gens qui passent et qu’elle ne connaît pas, prononçant des mots qu’elle ne comprend plus. Huit mois de soupes amères et puis d’intraveineuse quand la bouche édentée ne s’ouvrait plus. Huit mois d’odeurs renfermées où cent autres cadavres ambulants distillent leur agonie au compte-goutte. Huit mois de voix criardes et de murmures reprobateurs d’un personnel toujours pressé d’en finir, en finir avec quoi nul se sait, cela n’en finit jamais la vie, les cliniques d’à côté accouchent à chaque minute des grabataires du siècle prochain, et tout le monde applaudit au bord de la fosse. Elle n’est pas triste, la mère Raymonde, sa vie fut déjà pauvre en émotions, quelques-unes suffisaient bien à orchestrer ses rythmes lents et meubler sa rassurante monotonie. Ce n’est pas dans sa quatre-vingt-neuvième année que ce genre d’existence découvre le bonheur, ni même le malheur. Elle voit une petite fille rire sur une balançoire, les chèvrefeuilles crachent leur lourde effluve. Puis rien, la tête raide s’affaisse doucement sur la poitrine. Ses yeux morts fixent le carrelage où sont tombées des miettes.

Antoine découvre la Toile

Dans Le Monde, Antoine Gallimard pond une tribune intitulée «e-book la grande braderie». C’est long, c’est lourd, c’est creux.

D’abord monsieur Gallimard se plaint que le numérique massacre les savoir-faire ancestraux de l’édition. On rigole : la multiplication des fastbooks pilonnés trois mois plus tard chez les grands éditeurs et la prolifération de certaines productions minables chez les petits éditeurs les ont déjà largement massacrés dans le monde papier.

Ensuite, monsieur Gallimard assure que la numérisation est une nécessité et que les éditeurs l’ont bien compris. On se marre : il a fallu attendre l’été 2009 pour voir péniblement annoncée la plateforme numérique Eden-Livres (Gallimard-Flammarion-La Martinière), toujours pas opérationnelle à ma connaissance, alors que le grand méchant Google Books a été lancé… en 2004. Une réactivité à cinq ans, cela paraît sans doute normal dans les salons feutrés et germanopratins, on ne peut pas être aux petits fours et au clavier, n’est-ce pas. Quant au concurrent Numilog de Hachette, leur site ressemble un peu à une page perso.

Et puis ils se préparent des lendemains qui déchantent, les camarades éditeurs. Je vais sur Numilog et je prends le premier roman venu, 1974 de Besson. Certes, il ne viendrait à personne l'idée de l'acheter, mais enfin il est au top dans sa catégorie au moment où je clique. Cela coûte 12,50 euros en format ePub. Et je vois la précision en petit à côté : 14 euros au format papier. L’art et la manière de vous prendre pour un con. Un livre électronique supprime le coût de l’impression et du stockage, l’intermédiaire de la diffusion et de la distribution. Antoine et consorts voudraient donc nous faire croire que l’économie réalisée en éliminant ainsi le papier et la colle, les hangars et les camions, les cartons et les timbres, les imprimeurs, les libraires, les commerciaux, les chauffeurs serait de… 1,50 sur 14 euros, soit à peine 10% ? Continuez sur cette lancée, vous garantissez les beaux jours du piratage. Ou des multinationales américaines.

vendredi 30 octobre 2009

Des cabinets de curiosités aux greffes des cités

Copine Terraillon confirme ma remarquable stabilité : 64,7 kg ce matin. Copine La Poste m’amène une nouvelle fouine, la troisième, copain Joe est ravi de sa ménagerie, mon appartement devient lentement et sûrement l’étrange nécropole d’une faune sauvage.


J’aime les cabinets de curiosités qui ont connu leur âge d’or voici quelques siècles. Rien à voir ces collections monomaniaques qui se sont développées plus tard, il s’agissait une sélection choisie des raretés de la nature et de l’art, naturalia et artificalia, capables de faire réfléchir et rêver l’esprit.

L’horizon de ma journée est nettement moins plaisant que ces beaux musées privés ayant fleuri dans l’Europe savante d’un autre âge : je dois me rendre au lieudit « Immeuble Le Pascal, Centre commercial régional Créteil Soleil », plus précisément au greffe du Tribunal de commerce pour y déposer un nouveau dossier de liquidation. Étape nécessaire pour que la commission de surendettement prenne ensuite en compte mon dossier. Ma seule consolation est que cet endroit est accessible en métro, au terminus de la ligne 8 passant juste à côté de chez moi. Je mets à profit l’heure de transport pour terminer la biographie de Diane Arbus.

Créteil est grise sous le jour sans soleil, elle est de toute façon grise quelle que soit la météo. Des masses dont le vendredi est libéré par les RTT ou le chômage se pressent vers le centre commercial. La misère et le clinquant célèbrent leurs tristes noces. Je me trompe d’immeuble et rentre dans une Caisse d’assurance maladie. Le déguisement que j’avais inutilement choisi pour aller au Pôle Emploi parisien aurait été tout désigné ici, le lieu ressemble à sa caricature : bondé, coloré, sinistre.

J’atterris enfin à la bonne adresse. Évidemment, il manque un papier dans mon dossier, un obscur formulaire relatif aux privilèges de mes créanciers. La fille du greffe, très aimable, me dit qu’on peut le faire sur place. Pour 46 euros. Je prends immédiatement mon visage 14bis du jeune homme sympathique, affolé et accablé, je lui explique que je suis chômeur, sans nouvelle du RSA et sans un sou en poche, ce qui est d’ailleurs globalement vrai. Pleine de compréhension, elle s’en va débattre avec une personne invisible que je suppose être son supérieur direct et revient un large sourire aux lèvres, me disant que tout est arrangé. Je la remercie et songe qu’elle pourrait en faire de même ; car j’ai donné à son âme généreuse l’occasion d’exprimer sa charité et sa commisération, elle dormira mieux ce soir en pensant à tout le bien qu’elle a fait autour d’elle. Bien que j’ai vécu une liquidation en juin dernier, je joue patiemment le néophyte quand elle m’explique les procédures à venir – avoir l’air d’un habitué des prétoires la foutrait mal. Si j’ai un peu de bol, ils ne croisent pas les fichiers avec ceux du département voisin et ne verront pas que je plante là ma deuxième société en l’espace d’un trimestre. Rendez-vous le 18 novembre à 8h45 pour passer devant les magistrats, cette matinée promet d’être longue.

jeudi 29 octobre 2009

Le corps kafkaïen

Kafka et moi avons des problèmes contraires. Le 22 novembre 1911, il note dans son Journal : « Eu égard à sa faiblesse, mon corps est trop long, il n’a pas la moindre graisse qui puisse engendrer une chaleur pleine de bienfaits ou entretenir un feu intérieur, pas de graisse dont l’esprit puisse se nourrir une bonne fois au-delà de ses besoins quotidiens sans porter préjudice à l’ensemble ». 

Chacun son CORPS de RÊVE.

Kafka n’a qu’à moitié tort, d’ailleurs, le fait est que notre cerveau adore la graisse dont il enduit ses axones. Mais comme ce même cerveau tend à prélever de manière prioritaire ce dont il a besoin, il n’y a pas tellement de lien entre vivacité d’esprit et tour de taille. Il semble même que l’on observe le contraire. Récemment, des chercheurs chinois ont fait une méta-analyse de 26 études antérieures sur les liens entre QI et obésité chez les enfants (Obes Rev, 23 sept 2009, epub). Eh bien il en ressort que les obèses ont 10 points de moins que les autres dans les scores de performance intellectuelle, et sept de moins dans les scores d’intelligence verbale. Des gros cons, pourrait-on dire méchamment.

Avec les températures qui baissent, j’ai encore plus la flemme d’aller à la piscine. L’entretien de son corps est une activité très enquiquinante quand elle devient spécifique, c’est-à-dire quand elle ne découle pas d’une autre occupation. Ce n’est même pas la difficulté qui me rebute, car je suis ma foi assez léger maintenant, mais l’ennui qui me saisit très vite lorsqu’allongé, par exemple, je regarde mes jambes faire des mouvements en l’air. Je ne parviens toujours pas à concevoir que l’on passe une heure entière dans une salle de gym à gesticuler de la sorte en obéissant aux aboiements d’un maton. D’ailleurs je constate que copines Peggy et Natacha ne mettent plus guère les pieds au gymnase, et j’ignore même si copain Stéphane poursuit son plan musculaire secret. Je n’en conserve pas moins mes petites activités haltérophiles et abdominales réparties au cours de la journée, ainsi qu’un maximum de marche à pied dans Paris. La perspective du club de gym s’éloigne donc, je projette plutôt de profiter du prochain printemps pour une séance plus intensive, avec fortes doses de créatine (et de testostérone si j’en ai trouvé d’ici là), afin de sculpter un CORPS de RÊVE que je pourrai exhiber l’été suivant.

Une autre histoire de la violence

Hier, l’un à pied sort ses poubelles. L’autre à vélo prend la rue en sens interdit. Choc, altercation, cri. Cala se finit par « connard » et « enculé » faisant écho sur les façades. Ce matin, tôt à Bastille, même scène pour un accrochage en voiture. L’autre soir, pratiques identiques à Ledru-Rollin. Et ainsi de suite, je n’arrête pas de voir des mâles humains extérioriser leur hargne par des cris et des menaces. La colère est une émotion que je ressens difficilement, chez moi cela relève plutôt d’un agacement permanent, mais pas de ces bouffées soudaines d’agressivité qui viennent des tripes et des hormones. Dans toutes les sociétés humaines connues, 95 % des crimes et délits sont le fait des mâles de l’espèce et parmi ceux-là, c’est au pic de testostérone, c’est-à-dire à 15-25 ans, que la probabilité est la plus forte de s’en prendre à autrui ou à ses biens. Mais les altercations dont j’ai été témoin étaient le fait d’individus plus âgés. Je n’aime pas cette violence, je la trouve stupide. Et comme je suis malgré tout un mâle, elle me rend à mon tour violent, elle me donne envie d’écraser la face des individus qui sont assez cons pour s’y abandonner, donc elle me rend con à mon tour et je l’aime encore moins.

Rien de tout cela dans le documentaire The September Issue vu avant-hier soir, dont je parle avec retard en raison des France Teleconneries. Le monde de Vogue est rempli de femmes charmantes, de couturiers affables et de photographes inoffensifs. Le film est intéressant, je ne regrette pas (comme souvent hélas) de l’avoir vu. Le personnage d’Anna Wintour, patronne de la rédaction de Vogue US, me plaît : très professionnelle, très froide, très discrète, en contrepoint du milieu dont Vogue est une figure de proue éditoriale. Milieu que je ne connais et ne rêve pas de connaître, mais dont certaines critiques faciles me laissent insensibles. Je crois au fond que je n’aime pas la richesse, mais le luxe, et la haute couture en est évidemment l’incarnation même. Même le plus pauvre peut se permettre un luxe, alors que bien des riches ne s’en accordent jamais.

Après le film nous avons été au Quick, ils ont un nouveau sandwich aux oignons qui me rappelle le Whopper du Burger King, et du même coup les pays germaniques et nordiques où cette chaîne prospère. Je repense à Berlin, j’ai hâte d’être en hiver.

Mon roman avance doucement, à mesure que j’ajoute les éléments du nouveau plan, je réfléchis aux futures modifications du récit principal déjà achevé avant l’été. J’ai aussi envie de faire un essai sur le sexe, je m’en suis ouvert à copine Sarah, mais ce sera pour 2010.

À la radio, on cause du retour de la grippe A, et aussi d’une consultation sur l’identité nationale. Il n’y a qu’en France que l’on change les codes de nationalité et règles de citoyenneté tous les quatre matins, quand j’étais plus jeune cela évoluait d’un gouvernement l’autre. Un jour, j’ai lu une interview de Houellebecq où le journaliste l’interrogeait sur son exil en Irlande, l’asticotant sans doute sur le fait qu’il était mauvais citoyen et contribuable, et le romancier répondait quelque chose du genre : je me suis toujours senti un usager de mon pays, je n’y ai aucune attache sentimentale. Cela m’avait ravi car je suis exactement dans la même disposition d’esprit, celle d’un usager de la France. Ou d’un touriste quand je visite ses régions, il est vrai très belles. Le pathos national me laisse de marbre, le prêche citoyen m’incommode plus encore. Ce dont ont besoin les petits Français issus de l’immigration ou non, ce n’est pas d’entonner en chœur la stupide Marseillaise, ce n’est pas de psittaciser l’antienne des valeurs-de-la-République, mais de trouver du boulot, si possible bien payé. Et éventuellement de se prendre une taloche quand ils font les cons, comme les jeunes ont toujours fait les cons, c’est à cela notamment qu’ils se reconnaissent. Mais toute la litanie sur la France éternelle de Vercingétorix à Valmy et de Napoléon à Sarkozy, avec des trémolos de circonstance dans la voix, cela me semble une curiosité du XIXe siècle, un truc que les post-sexagénaires de l’élite sortent de temps en temps du placard à poussière, peut-être un dossier de couverture du Nouvel Obs ou du Fig Mag quand il n’y a vraiment aucun autre marronnier en vue.

mercredi 28 octobre 2009

La (nouvelle) fable des abeilles

De tous les maux intellectuels qui accablent l’époque, l’environnementalisme béat n’est pas le moindre. Journaux, radios, télés et sites dégorgent de pleurnicheries climatiques, de lamentations polluées, de complaintes biodiversifiées, de gémissements radioactifs. Tout cela est pieux et généreux, mou et flou, romantique et pathétique. Le Français moyen n’aime généralement pas être qualifié de conservateur, surtout le djeune rebelle, mais quand il s’agit de conserver la planète en l’état, c’est la course en avant réactionnaire.

Remarquez bien : je ne souhaite pas le génocide de l’ours blanc ni le sacrifice du bébé phoque. Mais je ne supporte pas la bêtise grégaire, encore moins la malhonnêtété intellectuelle. Je pense à cela en lisant un papier d’Aizen et Harder dans le New Scientist. Ces deux chercheurs sont notamment spécialistes des abeilles. Ils tordent le coup à la phrase stupide que l’on prête à Eistein : «si les abeilles disparaissent, l’humanité suivra dans quatre années». Et à tout le tralala qui accompagne depuis plusieurs années le déclin de l’abeille dans le discours médiatique.

Et d’un, Einstein n’a jamais dit cela. Et de deux, sur les 115 plantes les plus indispensables à l’humanité, seules 70 sont pollinisées et parmi celles-là, la plupart sont autopollinisées. Et de trois, l’Europe et les Etats-Unis ne sont pas le centre du monde : leurs pertes récentes ont été plus que compensées par les gains africains, asiatiques et sud-américains, de sorte que le stock mondial d’abeilles domestiques a augmenté (et non diminué !) de 45% en 50 ans. Et de quatre, les pesticides et herbicides sont loins d’être les seuls coupables dans les zones où l’abeille domestique a effectivement décliné, il n’est même pas certain qu’ils soient du tout responsables, le syndrome d’effondrement de colonies ayant plus probablement une cause principale de nature virale ou parasitaire.

Mais voilà : un discours simpliste et alarmiste qui désigne un ennemi facile aura toujours plus de succès qu’un exposé rigoureux qui fait l’effort de collecter les données et de montrer leur complexité. C’est vrai dans tous les domaines. Quand vous avez le malheur, comme moi, de vous méfier des bavardages confus et des dissertions vagues, quand vous cherchez presque par instinct le roc des faits derrière l’écume des mots, eh bien vous avez souvent le sentiment d’être un extra-terrestre. Et ne croyez pas que vous aurez un jour un instant de repos. Parce qu’un mantra en chasse un autre, quand les abeilles seront oubliées, personne ne battra sa coulpe pour les conneries émises, on se plaindra avec une ardeur redoublée du déclin du moustique, du moucheron ou de je-ne-sais-quel truc volant.

Dans une autre étude parue ces jours-ci, deux chercheurs ont montré que sur tout sujet, les extrémistes ont tendance à s’exprimer plus largement que les modérés, notamment parce qu’ils croient que leurs convictions sont partagées par une majorité silencieuse. Ils ne songent même pas à convertir leurs voisins, mais s’imaginent exprimer ce que le voisin pense déjà au fond de lui-même. Effrayant quand on y songe, de vivre ainsi parmi des primates qui s'imaginent être les porte-parole obligés de vos idées.

mardi 27 octobre 2009

France Telecom m'a suicider

Et voilà, couic, coupé du réseau large comme le monde, world wide web. Orange / France Telecom, que j’avais pourtant appelé la veille pour les prévenir que je ne pouvais pas payer mes factures en retard mais que je le ferai sans faute dans la semaine dès qu’un virement sera passé sur mon compte, m’a coupé hier matin mes services Internet. Ils ont tellement de suicides en interne qu’ils ont peut-être envie d’exporter leur nouvelle offre en faisant sombrer leurs abonnés dans le désespoir.

Ah cela rapporte de jouer les petits parfaits en tenant scrupuleusement ses créanciers informés de ses déboires ! Hier encore, j’ai reçu sur mon mobile une sorte de message pré-enregistré dont l’effrayante voix mécanique me menaçait de mille morts si je ne commençais pas im-mé-dia-te-ment à régler une autre de mes dettes, à une banque cette fois. La Société Générale pour ne pas la nommer, si ces enkerviellés croient que je vais produire le moindre effort, ils se trompent, je ferai absolument tout pour obtenir la part qui me revient dans l’irresponsabilité généralisée et les milliards qui s’envolent d’un claquement de doigts. Le pire est que la banque comme l’huissier mandaté par elle pour me persécuter ainsi avaient reçu la semaine dernière un courrier faisant état de mon surendttement, de mon chômage et de mon absence totale de revenu. Cela ne les empêche pas de vous pourrir l’existence par automates téléphoniques interposés. Le mec au soixante-quinzième étage de sa tour, dont la femme est partie avec ses gosses, dont le Pôle Emploi lui envoie une offre de merde par semaine depuis 654 jours et dont le caniche vient de mourir d’un cancer généralisé, il prend la communication et il saute direct par la fenêtre. 

Toujours est-il que je suis comme un con devant ma box aux voyants endormis. Je passe une bonne part de mon temps dans le monde virtuel, et ce sevrage brutal me laisse désemparé. Un coup de fil à copain Jean permet de payer la facture, au prix d’une rallonge supplémentaire sur mon ardoise déjà conséquente chez lui, mais cela se fait dans les 24 heures au mieux. Je me tâte d’aller chez copine Peggy, mais c’est tout petit chez elle, ma fumée devient vite problématique, je n’ai pas de fric pour me payer un billet de transport et j’ai déjà fait l’aller-retour à pied, hier et ce matin. Non, je vais plutôt m’activer hors ligne, écrire pour ce journal, avancer sur mon roman,  rendre et reprendre des livres à la bibliothèque, réduire la pile des lectures en retard, soulever des haltères, regarder cinquante fois mon frigo presque vide, maudire Orange, maudire Orange, maudire Orange…

J’affecte une probabilité de 80% au Nouvel An à Berlin. Copine Peggy a trouvé des apparts à louer à la semaine valant moins chers que trois nuits d’hôtel. Peu importe qu’ils soient loin du centre, j’en serais même ravi, j’aime déambuler dans les villes, et puis quand on n’est pas chez soi, tout est motif de curiosité, même un banal transport en commun. Le voyage se fera en voiture, tant pis pour l’effet de serre et tant mieux pour le porte-feuille. Copine Amélie n’est pas chaude pour venir, on verra le moment venu. Je me réjouis d’avance de fuir Paris et la France.

Je regarde des photos de Cindy Sherman, je ne me souvenais plus de ses séries Masks. Cela me fait penser que copine Natacha est complètement déprimée car elle ne trouve pas de temps ni d’espace pour faire de la photo non-alimentaire. C’est dingue comme notre génération (je la vieillis ou je me rajeunis un peu) aura vécu sous le spectre de l’ennui et de la rareté par rapport à la précédente, celle des Trente Glorieuses, quand tout semblait aller de soi. Bien sûr il faut relativiser, avec le prix d’un paquet de cigarettes on peut faire vivre une famille africaine pendant un siècle, et caetera. Mais la pauvreté des autres n’est pas un argument valable pour se laisser enfiler sans moufter le suppositoire de plus en plus large de la paupérisation inéluctable. C’est surtout une question d’ambiance générale, dans les pays à forte croissance comme la Chine, on voit plein de choses se passer malgré la répression, cela construit à tout va dans des projets urbains démentiels, les paysans se barrent enfin des campagnes, les classes moyennes et citadines émergent, elles ont envie de se  construire une nouvelle vie et de coloniser la planète, cela fait plaisir à voir, au moins de loin et j’irais d’ailleurs volontiers tout près pour me faire un avis.  Les vieux Européens, quant à eux, me font pitié, ils gèrent péniblement la ruine de leurs Etats providence, ils essaient de se convertir au libéralisme mais n’en ont pas du tout la mentalité et croient encore à la communauté ou à l’Etat, au fond,  ils prennent un air grave et prétentieux pour avancer des projets emmerdants comme la pluie de gestion de la planète en bons pépères de famille, ils sortent en douceur de l’histoire et requalifient de sagesse ce qui ressemble surtout à un épuisement fondamental de leur énergie de vivre. Vivement que la jeunesse du monde balaie tout cela. Enfin… sauf si cette jeunesse n’a rien à apporter de plus de stimulant que lire un Coran en boucle.

Ce soir je vais marcher du Marais jusqu’à la Sorbonne pour aller voir The September Issue, le docu sur le bouclage de Vogue, j’espère que ma carte de chômeur me vaudra une réduc. Ce sujet léger me convient parfaitement. 

lundi 26 octobre 2009

Merci

Je tape d’abord mes messages sur Word, et ensuite je les copie dans Blogger, l’interface qui héberge ce journal. C’est une habitude. C’est aussi pratique puisque de la sorte, je peux compter mes signes rédigés. J’en suis ici à 259.041 signes, ce qui fait une bonne moyenne en deux mois. À peu près autant qu’un roman de Nothomb ou un essai de Finkielkraut.

En janvier dernier, j’avais arrêté un blog et je m’étais juré de passer une année entière sans autre écriture sur Internet que des contributions de-ci de-là à des forums ou à des commentaires de blog. J’aurai tenu huit mois. Et c’est reparti, ici et sur un autre site consacré au sexe. Je ne peux pas m’en empêcher. Encore une addiction, dans une collection déjà riche.

Depuis que j’ai commencé à écrire, vers 18 ans, je n’ai jamais arrêté, au pire des pauses dépressives. Je suis incapable de dire combien de feuillets j’ai noircis sur le papier ou l’écran, mais cela doit se chiffrer en dizaines ou centaines de milliers. En incluant l’alimentaire, bien sûr, puisque je n’ai vécu que de mon écriture. À en juger par la rareté des mails du Pôle Emploi, j’ai l’impression que ce métier de rédacteur n’est plus très demandé. J’ignore pourquoi, il faut croire que mes contemporains s’expriment mieux. Ou peut-être que bien s’exprimer n’a plus une grande valeur ajoutée, il suffit de se faire vaguement comprendre par son interlocuteur. Surtout dans le monde des affaires, c’est-à-dire en tendance le monde tout court, où les chiffres importent toujours plus que les mots. Remarquez que je suis bon en calcul mental aussi.

À quoi obéit ma pulsion d’écrire ? En auto-analyse sauvage, elle est du même ordre que ma pulsion d’achat, une sorte de principe de dépense généralisé où je me sens bien lorsque j’ai l’impression d’avoir donné ou dilapidé beaucoup. L’écriture gratuite me plaît infiniment mieux que l’écriture commanditée, c’est lorsque cela ne me rapporte rien, ne s’inscrit dans aucun projet précis, ne répond à aucune contrainte ou urgence que j’éprouve le plus de plaisir à écrire. Ce petit lieu très confidentiel, où vous n’êtes que quelques dizaines à me lire, correspond parfaitement aux critères. Une autre raison tient probablement à ma difficulté d’entretenir une vie sociale normale. J’ai naturellement tendance à repousser les invitations « in real life » mais en même temps, et paradoxalement, j’adore échanger des idées, des sentiments, des informations. Écrire me permet de résoudre le paradoxe. Surtout depuis qu’Internet existe, ce qui aura été l’événement majeur de ma génération, et une bénédiction pour les gens comme moi (ou comme copine Peggy, ainsi qu’elle l’explique dans ce texte).

Et donc merci à vous, lecteurs inconnus, de partager un temps ce flux de mon existence.

dimanche 25 octobre 2009

Sur le quai des moribonds

RER D tout juste raté, 29 minutes d’attente, gare fermée, trop peu couvert pour la fraîcheur du soir tombant… fin du week-end banlieusard, et j’immortalise la désespérance des rails orphelins.



Tout à l’heure, mon père a confirmé sa bonne forme toute relative, ils ont probablement baissé les médications qui le transformaient en pur légume. Ce n’est certes pas brillant, aucune phrase cohérente, un œil noir et fixe, mais il a l’énergie d’aboyer « c’est dégueulasse » à l’infirmier tout miel qui lui tend avec componction un antibiotique. Car Clostridium difficile a fait son retour, la récidive interdit le transfert dans l’aile long séjour. Il engloutit le yaourt que je lui donne par petites cuillerées, je me dis que des marmots aux vieillards, j’aurais nourri tous les âges de la vie. Au loin, la vieille femme noire hurle un désespoir sans écho. Pas une fois où je n’ai entendu ses longues plaintes qui résonnent dans les couloirs. En sortant je passe par la cafétéria de l’hôpital, elle ressemble étrangement à un décor de films de zombie, avec les malades et leurs familles comme figurants. Au terminus de l’existence, les quais sont toujours sinistres.

Encore plus tôt dans la journée, déjeuner familial avec copains François, Caroline, Mathilde, Alexandre, Antonine, Amélie. Le repas dominical passe comme la plupart des repas dominicaux, dans un échange sans grande conviction de mots sans grande portée. Je récupère une soixantaine de livres et quelques outils, je désespère de l’étroitesse de mon appartement parisien. Côté régime, le week-end aura été gala, mais sans excès, je ne fais que grignoter. Le fuel manque dans la chaudière, un lit humide et froid témoigne de ma nuit sans rêve. Pour une raison que j’ignore, sans doute un précédent week-end où elle était seule disponible, j’en suis revenu à occuper dans cette maison ma chambre d’enfant et je me souviens de mes peurs d’alors.

Depuis le radiateur froid, j’entends encore battre un souffle venu des caves.

samedi 24 octobre 2009

La sélection du chiare le moins chiant ?

En allant poster des paquets ce matin, je croise des pères de corvée qui mènent leur enfant à l’école voisine. Le père de corvée se reconnaît à sa mine mal réveillée, si tôt un samedi, à son allure gauche, penché pour donner la main à son enfant, parfois à sa clope au bec qui lui attire le regard malveillant de quelques mères hygiénistes et sourcilleuses du bon exemple à donner à la jeunesse dès le plus jeune âge, ces mères qui matent en meute devant l’école, tel un digne troupeau de femelles prêtes à dévorer cru celui qui pourrait menacer un seul cheveu de leur précieuse progéniture.

Je me dis que les mômes sont effectivement une corvée, et je réfléchis qu’à la limite, ils sont une énigme darwinienne. (Les darwiniens sont ces êtres parfois insupportables qui examinent tout phénomène vivant en se demandant s’il est le fruit d’une adaptation sélective, qui posent en gros la question « mais comment a-t-on pu en arriver là ? »). Voilà un être très dépendant, dénué d’autonomie, qui a absolument besoin de ses parents pour survivre, qui a donc dû développer des stratégies de séduction pour capter cet investissement parental en ressources, soins, temps et énergie. Si le môme fait fondre si spontanément les cœurs, c’est aussi pour vider plus facilement les poches.

Et pourtant, cette sélection du chérubin le plus charmant ne fonctionne pas toujours bien, plein d’enfants poussent leurs parents à la séparation pour désaccord sur les corvées ou pertes de libido, et ils les poussent même parfois au crime quand ils hurlent trop dans leur berceau. Mais le problème n’est sans doute pas l’enfant, plutôt la famille nucléaire et séparée apparue avec l’ère bourgeoise. Un dicton africain apocryphe dit qu’il faut un village entier pour élever un enfant. Ce doit être vrai dans toutes les sociétés traditionnelles : les parents n’ont pas en permanence l’enfant dans les pattes, il y a une sorte de collectivisation des charges diverses et variées afférentes à l’élevage du petit animal humain. Ce qui n’existe plus aujourd’hui dans une grande ville moderne, sauf bien sûr les services genre crèche ou école dans la semaine, mais en dehors d’eux, la famille est un huis-clos souvent étouffant, et la stratégie du chérubin n’est pas forcément celle de chacun de ses parents. Surtout quand ça gueule, comme sur cette photo de Diane Arbus (Enfant en pleur, NJ, 1967).



Dans les vingt-quatre heures de ce samedi, plusieurs enfants seront battus ou tués ; plusieurs couples s’engueuleront, se tromperont ou se quitteront avec une enième querelle sur les tâches familiales comme facteur déclencheur. A long terme, cela signifierait que le régime de monogamie nucléaire séparée pourrait aboutir à une sélection positive des enfants les moins chiants, c'est-à-dire les plus adaptés à ce cadre de développement.

Quoique futile et gratuit, voilà qui me semble à tout prendre un motif matinal de réflexion plus intéressant que de savoir si OM-PSG sera reporté, question qui passionne pourtant en boucle France-Info, mais il est vrai que cette radio publique d’information généraliste consacre désormais une bonne moitié de ses plages horaires de week-ends et de soirées à commenter football et rugby.

Je pars à Montgeron dans l’après-midi, plutôt déplumé donc cela sent le Lidl à plein nez, pas trop déprimé donc j’envisage l’hospice paternel avec sérénité. Le plus ennuyeux sera les allers-retours nécessaires pour transvaser une partie de mes affaires vers Paris, celles que je n’abandonne pas à la saisie future.

vendredi 23 octobre 2009

Quand passe la Parque


Souffle du soir venu

D’une phrase d’une seule, saisir cette journée, voilà qui me semble une gageure et comme je commence à écrire, à la lueur tombante du jour, au cri des enfants qui sortent des écoles et des moteurs qui s’élancent vers leur week-end, il m’apparaît que rien de mémorable ne mérite sans doute d’être retenu, que tout dans mes dernières heures de veille fut simple répétition d’actes antérieurs, à quoi se réduit d’ailleurs l’essentiel de notre existence et il faut pour supporter cette absence évidente de nouveauté, pour accepter ce retour obstiné de l’identique, pour laisser s’accomplir sans remords le cours machinal des événements, il faut donc ne surtout pas prendre de recul, ne surtout pas s’interroger, ne surtout pas imaginer ce que nous aurions pu faire en des circonstances plus heureuses, ou simplement autres, il faut en dernier ressort ne pas penser du tout, tant il est vrai que la pensée de cette insignifiance nous plonge dans l’effroi ou la colère ou le spleen, selon son tempérament du moment, et qu’au bout du compte, tous ces gens allant riant vers une fête bruyante, une soirée paisible, un rendez-vous amoureux, un copieux festin, tous ces gens palabrant en terrasses des cafés malgré la bruine, tous ces gens entrant et sortant des commerces, tous ces gens avançant mécaniquement vers un destin déjà tracé, tous ces gens gommant le souci par la solide résolution de ne pas examiner la finalité dernière de leurs actes, tous ces gens-là, dont j’observe la vie cadencée du rebord de ma fenêtre, ont certainement approché le bonheur bien plus souvent que je ne l’ai fait, et si par quelque conversion eudémoniste je décidais à mon tour de chercher ce bonheur comme un but, je ne vois d’autre issue qu’une trépanation, un électrochoc peut-être, une violente catharsis susceptible de défaire tous les liens anciens de mes neurones et d’ouvrir mon esprit à la béatitude du même en sa réplication infinie, mais bien sûr, il me serait impossible alors d’écrire de si longues phrases, d’écrire quoi que ce soit en fait, puisque l’écriture résulte toujours d’une différence entre deux états dont elle tente une description et que sans cette différence, fut-elle minime, l’exercice même d’écrire se trouve absolument vidé de son sens, monotone enregistrement du cours d’un monde dont nous serions les objets inertes, et peut-être que les interjections de plus en plus brèves par quoi tendent à se résumer les échanges sur ce lieu virtuel où tombe mes mots expriment-elles au fond un désir de cette espèce, le devenir-objet d’un animal ayant bien trop pensé et parlé.

jeudi 22 octobre 2009

Au jeu des masques

Malgré l’abandon du régime Dukan dans sa phase d’attaque, avec pour seule rescapée la galette tenant lieu de petit-déjeuner, déjeuner et goûter réunis, je continue de perdre du poids : 64,7 kg ce matin, selon copine Terraillon. Rétrospectivement, je me demande ce que j’absorbais pour être si lourd. Se peut-il que l’alcool à lui seul m’empâte ? C’est bien possible. Dans ce cas, cela signifierait une relative insensibilité de mon corps aux plats gras. Il faudrait que je fasse une semaine McDo-Kebab à titre d’expérience. Mais cela ne me tente même pas, le régime du Maître est si efficace que mes nostalgies lipidiques ont été effacées, au moins pour le moment.

Journée presqu’entière de réunions diverses, l’horreur. Au bout d’un moment, assez rapide, je suis mal, je n’arrive plus à fixer mes pensées, j’ai absolument besoin d’être seul, de ne plus parler, de ne plus écouter, de ne plus me sentir surveillé, je regarde les gens autour de moi comme si un film se déroulait, mais un film où je me verrais comme acteur perdu dans un coin du champ. Ma difficulté à travailler en équipe – au moins dans le monde réel, parce que de manière virtuelle je n’ai aucun problème – m’aura coûté cher. Mais qu’y puis-je, je n’ai jamais aimé cela, les sports collectifs m’ennuyaient déjà à l’école, il me fallait quelques bons amis choisis et surtout rien de plus, le nombre m’encercle, le groupe m’oppresse, la foule m’étouffe.

Il y a quand même des choses intéressantes dans ces rencontres, bien sûr. Le matin, un chercheur du CNRS m’explique comment la linguistique permet de faire émerger l’idéologie implicite d’un texte, cela s’appelle sémantique des points de vue, on cherche des topoï. Je l’écoute et j’observe sa grande barbe, aussi sa jolie pipe d’écume. Il m’apprend que l’écume se désagrège vite. Lui ne peut se défaire de ses pipes favorites, et va jusqu’à les replâtrer lors que la combustion et le raclage ont fini par trouer le fragile matériau.

L’avantage de réunionner chez soi, c’est que l’on est tranquille pour fumer, pisser, boire du café. Ce n’est pas le cas l’après-midi, où une hystérique du développement durable (j’aimerais dire une pétroleuse, mais je crois que l’énergie fossile est mal vue) me casse les oreilles et les couilles avec un discours militant. Ah le militant… je comprends très bien que l’on milite à un moment de sa vie, par exemple quand on a des poussées d’acné et d’hormones vers 15 ans. Mais je suis toujours épaté par ceux qui poursuivent l’expérience au-delà, se dévouant corps et âme à la Grande Cause de leur vie. Cela dit, avec la dépolitisation et la désyndicalisation, le modèle se fait rare dans les générations émergentes. Mais pas de raison qu’il disparaisse tout à fait, le militantisme est la forme laïque et sécularisée des anciens engagements religieux, toute cause attirera toujours à elle les dévoués sectateurs et leurs communautés soudées. Comme je ne suis pas chez moi, je ne peux ni fumer, ni pisser, ni boire du café, je gratte sans conviction mon carnet de notes. Je regarde le bleu du ciel derrière la haute fenêtre. La table de réunion est immense, on doit pouvoir tenir à 25 autour d’elle. Elle occupe toute la pièce et la massacre en même temps, tout ce bel espace gâché pour la fade parlotte.

L’ordinateur du Pôle Emploi me propose un poste de traducteur d’allemand à Tulle. Cela tombe bien, je ne parle pas allemand et je souhaite rester à Paris. Évidemment, si l’on est radié des Assedic après avoir refusé trois offres dans ce genre-là, je comprends mieux le problème.

Je viens bientôt toucher mes revenus de vente Amazon, et pouvoir m’acheter un petit éclairage continu. Le plus difficile sera de transformer ce cagibi d’appartement en studio photo, mais j’y parviendrai, au moins pour des natures mortes, ou pour des portraits et séries en cadrages serrés. Là aussi j’ai plein de projets, trop, il faut que je discipline cela. Ces photos comme mon roman seront le socle de ma nouvelle mutation à venir – cela m’a d’ailleurs surpris que copine Sarah me renvoie vers Pessoa, car au-delà du Livre de l’intranquillité, elle ignorait sans doute combien je goûte anonymats, pseudonymats, hétéronymats, le jeu des masques en général. J’ai pu observer combien les gens accordent d’importance au nom, comme si cette identité, cette provenance, cette lignée étaient plus importantes que le contenu présent de notre action. Ils sont beaucoup à rêver de se faire un nom. J’aurai passé ma vie à me défaire des miens.

mercredi 21 octobre 2009

Je vous salue Witkin



Hier encore, avec copines Peggy et Natacha, nous avons regardé le documentaire de Jérôme de Missolz sur Joel-Peter Witkin (que l’on peut louer ou acheter en VOD ici, Mac malvenu et PC conseillé hélas), vieux déjà d’une quinzaine d’années. Je ne peux que vous le conseiller, le documentaire en lui-même est bien fait (montage simple, décomposition efficace du geste créatif, parole exclusive de l’artiste, pas de bavardage critique et soporifique dont l’art contemporain se fait une spécialité). Et son sujet vaut le détour. Witkin fait partie de mon panthéon. Son œuvre s’inscrit dans la lignée qui, de Bosch à Rustin en passant par Schiele, Grosz, Bacon et bien d’autres, puise son inspiration dans le corps problématique, le corps souillé, le corps torturé – le corps mort, enfin. Influence religieuse certaine (Witkin ne cache pas son catholicisme), quoique sans perspective de rédemption.

La société de consolation

Rencontrer une célibataire arabe, gagner 300 euros par jour, trouver une femme de ménage… je dois bien peu évoquer mon régime ces temps-ci, à en juger par les publicités que le robot Google place sur la page de garde. On ne peut pas dire que j’aide les braves gens qui tombent sur ce journal en glanant sur les moteurs de recherche quelques conseils pratiques dans leur quête du CORPS de RÊVE. Un régime, c’est un peu comme un mode d’emploi, on en suit scrupuleusement les directives et on obtient le résultat. Si le régime est efficace, bien sûr, mais il semble que Maître Dukan ne trompe pas ses disciples de ce point de vue. Les seuls conseils indispensables devraient finalement concerner la volonté de suivre les directives, c’est elle qui mène la danse.

S’il y a un dieu bon et tout-puissant, pourquoi le mal existe-t-il ? On cause de cela dans le poste ce matin, il paraît que des milliards de gens se sont posé cette question à travers les âges. Je me demande comment il est possible d’avoir une telle pensée, de perdre du temps dans ce genre de cogitation métaphysique. Chercher la solution arbitraire d’un problème dénué de sens, dès son énoncé… voilà donc ce que l’évolution a produit pour des milliards de cerveaux humains. Ce n’est pas une réussite, on sera au moins d’accord pour observer que la nature fait parfois mal les choses.

René est arrivé hier. René, c’est le chat de copine Natacha, elle a été le chercher dans un élevage du Perche. Comme tous les chatons ou presque, René est mignon. Du genre aimable, il ronronne comme une petite locomotive dès que vous le caressez. Les chats sont comme les humains, curieux de tout dans les jeunes années, revenus de tout dans leur âge adulte.

Devant l’église Saint-Paul, un corbillard sous la pluie. Trois croque-morts en uniforme, quelques familles floues sur le parvis humide, un pigeon indifférent picore un mégot.

Dans le métro en direction d’Olympiades, je crois reconnaître un homme barbu. Mais impossible de le situer dans ma mémoire. Cela m’arrive fréquemment, il doit exister des limbes de l’esprit, une zone floue où flottent des souvenirs indécis. Je pense à mon père, trois semaines que je ne l’ai pas vu, je pense à cette solitude dans des murs inconnus, je pense à ce silence dans les cris aigus des patients et les voix fortes des infirmières, je pense à la vie qui s’efface elle aussi, comme les souvenirs, comme toute chose, je pense à ceux qui cherchent consolation de ces misères dans un bon dieu et la trouvent sans doute. Heureux les simples d’esprit – mais je préfère encore la souffrance si ma lucidité a ce prix.

Pince-fesses à l’Institut pour fêter le nouveau site et l’année de travail qui l’a précédé, je décampe après dix minutes de brouhaha, quand on ferme les yeux et se concentre sur le flot confus des voix mêlées le tournis vient vite. À la sortie je passe à la médiathèque Melville, une biographie de Diane Arbus, une autre de Francis Bacon, un polar suédois. De quoi passer le temps quand la pluie bat mes fenêtres. J’aime cette grisaille uniforme et paisible des automnes. La réalité porte en elle et sa désolation et sa consolation, mais les hommes ne s'en satisfont pas, et leur société y trouve un puissant ciment.

mardi 20 octobre 2009

Connaissez-vous le préfou ?

Le Danemark et ses falaises, la Vendée et ses dunes : copine Natacha et copain Stéphane nous racontent leurs longs week-ends respectifs, cela ravive mon envie de quitter quelques jours Paris où seule la pénurie me retient tous les jours de la semaine. Je n’aime rien tant que fuir la Capitale pour passer deux ou trois jours dans un coin terriblement paumé, par exemple un hôtel au papier peint désuet d’une sous-préfecture aux rues mornes, le genre de lieu houllebecquien qui vous surprend toujours par des détails improbables.

Si vous êtes en pleine phase d’attaque du régime Dukan, je vous déconseille totalement le préfou, cette pitance vendéenne simplement formée d’une baguette remplie de beurre et d’ail, que l’on chauffe au four. On en vend là-bas un peu partout et Stéphane nous fait apprécier la spécialité locale.

À la radio, j’entends que des grandes entreprises tentent en ce moment d’interdire que l’on pointe des liens hypertextes vers leur site. Touche pas à ma belle vitrine, espèce de malpropre. C’est amusant comme certains capitalistes prétendent sélectionner les bonnes et les mauvaises libertés, les premières étant bien entendu celles qui maximisent leur profit, les secondes celles qui les menacent. On l’avait déjà vu avec l’industrie multinationale du disque, toute ravie que l’Etat-gendarme à son service matraque l’internaute partageux, copains millionnaires et coquins fonctionnaires main dans la main, avec quelques artistes jouant le rôle d’idiots utiles en bons intermittents du spectacle. Peut-être qu’à un certain seuil de taille ou de complexité, toutes les organisations privées comme publiques finissent par se comporter de la même manière, renforcer leur pouvoir, protéger leur territoire, neutraliser leurs adversaires par tous les moyens, et ainsi de suite. Jadis elles employaient la force, poudre et baïonnette, aujourd’hui c’est le droit, avocat et procédure. Quand on me dit que la loi protège de la force, je n’en crois rien, ou plutôt c’est devenu marginal à mesure que les agressions physiques ont reculé : la loi n’a aucune pureté mystérieuse, elle est faite par les hommes, donc par leurs intérêts, et lorsque ces intérêts sont en conflit, le plus fort l’emporte d’une manière ou d’une autre. Le processus est insidieux, invisible, il n’a rien de brutal ni de spectaculaire, mais rien d’aimable non plus, on veut toujours vous contraindre à une certaine attitude.

En rendant mes livres, le front de la bibliothécaire m’attire l’œil : je n’ai jamais vu de telles rides, ce sont de minuscules plis, d’infimes rigoles qui s’ouvrent et se ferment au moindre mouvement, comme les sillons d’un désert balayé par les vents. Mon Pessoa n’a toujours pas réapparu et je suis agacé de voir que, contrairement à ce que m’a dit hier l’ordinateur central du réseau parisien des bibliothèques, ils ont bel et bien le Journal de Kafka. Je l’ai commandé cette nuit en poche, dans une édition qui n’est peut-être pas la meilleure, alors que je l’aurais emprunté ici si j’avais été correctement informé.

Ne vous inquiétez pas trop si ce blog devient silencieux, Orange menace de couper ma ligne si je ne règle pas deux prélèvements en retard, rejetés l’un après l’autre par une banque navrée de l’ensemble vide formé par mon compte. Je crois que de toute ma vie, pas un seul de ces prélèvements réguliers n’a été émaillé d’incidents, je suis infoutu de conserver le minimum en caisse. Encore ai-je quelques excuses pour la période récente, puisque je vide soigneusement mes comptes afin que les tiers-détenteurs des créanciers courroucés frappent à côté de leur cible. Que de temps perdu dans ces chicanes, je suis lassé.

Un redoux s’est installé, avec lui les nuages, le jour glisse déjà sans bruit vers la nuit. 

lundi 19 octobre 2009

M4 T3 H4, chimie du jour

M4. Après un réveil fort matinal, donc, je marche jusqu’à Rambuteau et j’embarque sur la ligne 4, destination porte de Clignancourt. J’y ai rendez-vous avec copain Jean pour qu’il me file un peu de fraîche, le statut de chômeur en attente de RSA n’étant pas le plus rémunérateur. Le quartier est miséreux, devant le McDo des mendiants exhibent des membres atrophiés et rougis par le froid. On ne s’est pas donné rendez-vous au bon endroit pour nos affaires : impossible de trouver un distributeur automatique à moins de 500 mètres. L’argent va à l’argent, autant dire qu’il déserte ce genre de faubourg. Malgré la crasse ambiante, ou à cause d’elle, une vie certaine se dégage des rues, où je croise parfois de beaux immeubles. Le mètre carré y est deux fois moins cher que dans mon haut-Marais (dit aussi basse-République), cela donne à réfléchir : faut-il privilégier l’espace intérieur ou les abords immédiats ?

T3. De Clignancourt je fends Paris par la 4 à nouveau et j’atteins la porte d’Orléans, d’où j’emprunte pour la première fois le tramway 3 en direction de la porte de Versailles. L’engin est plutôt agréable, un mixte de bus et de métro, j’observe le conducteur qui régule encore la vitesse de la course par une manette. Serais-je Claude Simon que j’en ferais un roman. J’aime bien les tramways, on en croise énormément en Europe centrale, orientale et nordique, j’aime surtout les vieux modèles à la ferraille couinante dont l’alimentation électrique et anarchique zèbre l’air des rues. Je ne serais pas foncièrement hostile à l’interdiction de la voiture dans Paris, dans les grandes villes en général, à condition évidemment d’avoir des transports publics plus performants. Et des porteurs pour mes achats, cela va sans dire. Comme l’énonçait le slogan des années 1970, la voiture ça tue, ça pue et ça pollue. Elle apporte une inestimable liberté pour les grandes balades, elle est une condition de base de la survie en campagne, mais dans les métropoles surpeuplées, sa valeur ajoutée devient discutable.

H4. Arrivée à destination, le Salon de la photo, hall 4 du Parc des expositions. Où je ne trouve rien de folichon. Je prends de la doc de ci de là, j’achète un ancien numéro de la revue De l’air. Jetant un œil ennuyé à l’expo rapidement montée en hommage à Willy Ronis, j’entends un gars parler du photographe « inspiré par l’amour du prochain ». On dit que les bons sentiments ne font pas de la bonne littérature, j’ai un peu le même avis pour la photographie, dont la production dite « humaniste » m’ennuie par la fréquence du noir et blanc, et surtout la répétition des mêmes thèmes : le gentil petit poulbot qui saute dans sa flaque de boue, le gentil petit ouvrier fier et digne dans son usine, les gentils petits amoureux qui s’embrassent dans leur ruelle, le gentil petit artisan qui s’accroche à son échoppe, ad nauseam… Tout cela est sympathique, joli, marrant, tout cela peut avoir un intérêt historique ou ethnographique, mais tout cela reste pour moi de l’illustration, et souvent d’AOC Épinal. 

Oui, mais est-ce qu'il la porte à gauche ou à droite?

Certes, je suis tombé du lit à 6h55, certes j’avais plein de choses à faire, mais tout de même, je n’ai pas rêvé malgré mes yeux gonflés et mes neurones coincés d’un trop court sommeil : à l’aube, je suis allé sur l’un des blogs de copine Peggy, j’ai lu un message, j’y ai posté un commentaire… et voilà que tout a disparu en ce milieu d’après-midi.

Reprenons depuis le début cette histoire de cornecul qui faisait l’objet dudit message. Avec des pincettes car la diffamation étant ce qu’elle est, et les cons ce qu’ils sont, je n’ai pas envie d’être emmerdé pour mon si paisible journal.

Donc un producteur que je ne nommerai pas d’une émission que je ne nommerai pas d’une radio publique et culturelle que je ne nommerai pas dispose ou disposait comme tout le monde (sauf moi) d’un profil sur un célèbre réseau social que je ne nommerai pas. Et là, si l’on en devait en croire les ragots infâmes issus d’un site que je ne nommerai pas disparu à la suite de la plainte d’un célèbre cabinet d’avocats que je ne nommerai pas, notre homme donc se livre à une activité tout à fait banale pour un mâle branché, la chasse à la chatte, entendez par là drague tous azimuts avec ses contacts du réseau de genre femelle, vous savez ces animaux à seins dotés d’un orifice de plus que le mâle. Selon des potins diffamatoires auxquels nul ne prête évidemment la moindre teneur en vérité, notre homme manipule avec une aisance remarquable les outils de communication moderne. Usant de l’appareil photo intégré au mobile comme de la webcam, et doté d’un sens artistique digne de Matthias Herrmann, il gratifie ainsi ses correspondantes de photographies de son zob en érection, au demeurant d’un flatteur format XL si nous devions accorder le moindre début de crédit à ce monceau de bobards. Mais voilà, une éconduite (peut-être plusieurs) s’est vengée en publiant un site qui exposait tout cela sur la place publique, et même un peu plus, des détails sur la vie privée de notre homme, comme les prénoms de ses deux filles, Carotte et Courge de mémoire.

Comme les innommables protagonistes sont du genre procédurier, ils somment à tout va de fermer les sites évoquant cette affaire pourtant imaginaire. Mais vous remarquerez que je ne cite personne et que je ne prête foi à aucune de ces billevesées.

Quelle morale puis-je déduire de cette fable ? En fait, aucune, je colporte simplement la rumeur assurément infondée. Je parlais hier des cours et courtisaneries qui surpeuplent chaque instance de décision de notre pays, en voilà une petite, toute petite illustration de nature bien entendu fictive. Si je n’avais déjà un mépris infini pour les réseaux sociaux, cela pourrait éventuellement en ajouter une dose, mais comme l’infini ne peut par définition être encore augmenté, il n’en est rien. D’ailleurs c’est le bon mot de la fin, rien.

dimanche 18 octobre 2009

Cillit Banger le mental hexagonal

Contrairement à hier, lever en pleine forme ce matin. Le soleil brille, il est tôt, il fait frais, je décide de remettre à demain ou à l’an prochain ma visite au Salon de la Photo, aidé par ma répugnance atavique à fréquenter des lieux trop peuplés. J’ai envie d’écrire, je rentre chez moi, la traversée du Marais est divine à cette heure encore déserte. Les feuilles mortes me font des clins d’œil, elles aussi détestent se faire piétiner par les hordes de promeneurs du dimanche, je leur transmets toute ma sympathie.

Copine Terraillon m’estime à 65,5 kg, le yo-yo m’aura décidément épargné. Dommage que je ne puisse fêter cela d’un repas de gala. Je n’en soulève les haltères qu’avec plus d’ardeur.

Je passe mon dimanche à lire et écrire. J’ai trouvé l’axe d’évolution de mon roman, je rédige vite, on verra à l’arrivée si cela tient la route. Il en va ainsi, du moins quand je tâte de l’écriture littéraire, une première frappe très rapide, suivie d’un très lent travail de détail. Le plus dur mais le plus nécessaire étant alors de faire disparaître les mots et phrases le méritant. Et dieu sait qu’il y en a.

Dans Wired, édition américaine, un dossier sur les « idées dangereuses » : chaque année, la rédaction met en avant divers projets susceptibles selon leurs promoteurs de faire évoluer les pratiques et les mentalités. Cet automne, cela va de la libéralisation du clonage humain à la suppression des prisons en passant par la légalisation du suicide assisté ou la fin du secret médical. En lisant, je repense aux dizaines de fois où j’ai entendu dans des rédactions parisiennes le mantra : «nous allons faire le Wired français». Et bien sûr, jamais la France n’a connu l’équivalent d’un Wired, la mentalité californienne, technophile, libertaire, provocatrice ne tiendrait pas deux numéros chez nous, les annonceurs s’enfuiraient, les ligues de vertu crieraient au scandale, les lecteurs ne seraient sans doute même pas au rendez-vous. Tout ce qui a voulu de près ou de loin ressembler à un Wired souffrait inexorablement de l’absence de liberté de ton et de fraîcheur de pensée qui caractérise notre pays, où l’on doit prendre un air consterné et constipé quand on avance une proposition, où l’on doit se demander si cette proposition ne va pas par malheur blesser une minorité, offenser un culte, augmenter les inégalités, aggraver les handicaps, inférioriser les femmes, pousser les suicidaires à l’acte, ébranler le CAC 40, irriter les fonctionnaires, provoquer une crise de psoriasis à l’Élysée, déplaire finalement à la hiérarchie rédactionnelle qui réplique fidèlement les cours et courtisaneries dont regorge le pays, où l’on finit donc par se castrer le cerveau et par répéter ce que dit le voisin, ou alors par donner dans la prudente provocation à la petite semaine, le plus souvent dégoulinante de bons sentiments humanitaires et n’effrayant évidemment personne.

Heureusement que la pensée s’évade naturellement des lieux et des liens, sans ce refuge on se cognerait la tête sur les murs compacts de nos prisons.

Quand je me noie ainsi dans des abîmes de réflexion, j’adore trouver pour bouées des petites activités très prosaïques me ramenant cinq minutes sur Terre. Récurant mes chiottes et lavabo, je peux donc vous garantir que Cillit Bang est incontestablement plus efficace que ses concurrents, en l’occurrence deux autres produits de marque Leader Price que j’avais achetés pour comparer. Le flacon annonce : «surpuissant contre les taches et moisissures tenaces». Voilà, la pensée française aurait besoin elle aussi d’un bon coup Cillit Bang…



Parousie de l'incunable ? Sur le livre électronique

Je reçois un courrier d’Amazon m’invitant à devenir partenaire de la promotion en France du Kindle, c’est-à-dire le livre électronique. Serais-je dans une période faste que j’en aurais acheté un, juste pour voir.

Je suis un chaud partisan du livre électronique et à vrai dire, celui-ci n’aura pas besoin de mon soutien pour s’imposer à la planète. Certains affirment que le livre a un statut spécial et qu’il échappera par on sait quelle mystérieuse et magique vertu au puissant mouvement de numérisation totale ayant déjà intégré le son et l’image. Ces conservateurs de l’âge Gutenberg se trompent totalement. Soit ce sont des acteurs de la chaîne du livre papier, et ils parlent au nom de leur intérêt, à la rigueur ils sont aveuglés par le manque de recul dû à leur activité. Soit ce sont des personnes souffrant d'un défaut d’imagination ou de bon sens. Aucun lecteur digne de ce nom ne peut être insensible à la promesse de base du livre électronique : rendre accessible partout et à tout moment une part croissante du patrimoine imprimé de l’humanité, jusqu’à ce rêve de bibliothèque universelle où tout ce que l’homme a jamais écrit se trouverait encodé, infinie mémoire externe qui serait chaque jour, chaque seconde, augmentée de nouveaux écrits de sorte que la Babel borgesienne deviendrait réalité immanente, jeu de flux invisibles connectant les terabits aux neurones, la silice à la chair, la pensée à elle-même.

Ce qui manque au livre électronique pour le moment, c’est le support idoine, capable de reproduire le confort de lecture de l’impression papier. Mais nous progressons tout doucement vers cela et comme tous les autres marchés technologiques de ce type, il suffit d’attendre la bonne offre au bon moment, celle qui va ouvrir le passage de la tribu avant-gardiste vers le marché de masse, celle qui va booster d’un seul coup la compétition des grands fabricants de machine d’un côté, des grands portails de contenu de l’autre. Quand une telle évolution est engagée, elle devient irréversible et rapide, c’est ce que l’on appelle l’effet Reine rouge en biologie : chacun doit courir un peu plus vite pour se maintenir au même niveau que tous les autres, le rythme global de la course s’accélère car chaque petit pas d’avance à un endroit entraîne une progression partout ailleurs – ou l’élimination du moins performant.

Ne croyez pas pour autant que je suis insensible au livre comme objet. Je suis né et j’ai grandi avec lui, j’ai humé toutes ses colles, j’ai caressé toutes ses reliures, j’ai soupesé tous ses papiers, j’ai goûté tous ses plaisirs. Bien loin de tuer le livre-papier, son fils électronique devrait engager par rétroaction une métamorphose du père. Lequel va retourner en enfance : l’incunable redeviendra la règle. Je m’explique.

Du point de l’utilité ou de la fonctionnalité, le livre papier n’a désormais aucun intérêt par rapport au livre électronique, sauf le détail technique du repos de l’œil par le contraste idoine encre-papier, déjà mentionné ci-dessus comme principal obstacle à la consommation numérique de masse. Sinon, le livre-papier est lourd, encombrant, inaccessible, cher, il ne permet pas la fluidité prodigieuse de l’hypertexte, il interdit la citation ou la note par un simple copier-coller rapide de mise en mémoire, il n’est jamais disponible quand on le cherche chez son libraire de quartier. Du point de vue du plaisir et de l’esthétique, en revanche, le livre comme objet n’a aucune raison de craindre la concurrence des morceaux de plastique que seront les tablettes électroniques, quand bien même Apple mettra son habituel point d’honneur à se différencier par des formats et des couleurs originaux. Mais cet avantage du goût, le livre ne pourra en profiter que s’il redevient pleinement un objet artisanal ou artistique, et non plus l’objet industriel bâclé qu’il est dans 95 % des cas devenu, imprimé à la va-vite sur du mauvais papier dont on hésiterait à faire un PQ, avec une mauvaise colle qui abandonne vite ses feuillets au vent, une mauvaise couverture paraissant maquettée par un étudiant en première année de BTS arts graphiques.

Tout cela forme aussi l’arrière-plan de mes grandes hésitations existentielles relatives à une future et éventuelle auto-édition de mes livres. L’auto-édition n’a aucun intérêt s’il s’agit de faire comme l’hétéro-édition traditionnelle en moins bien, ce qui est généralement le cas. En revanche, si l’objectif est de concevoir chacune de ses productions comme une petite œuvre d’art, d’introduire de légères variations sur les tirages, d’individualiser en dernier ressort chaque volume pour chacun de ses lecteurs, alors cela prend sens de s’auto-éditer, parce que l’objet-livre participe pleinement de la création, et de la naissance d'une secrète communauté autour d'un auteur, en quoi consiste aussi la littérature.

samedi 17 octobre 2009

Flemme

Pascal Quignard écrit encore : «Il arrive que la nuit ne se retire pas tout entière des jours que nous vivons. Nos corps ont alors en plein jour des réactions qui ne sont pas synchrones». Coïncidence frappante : c’est très exactement l’état où je me trouve en lisant ce passage. Coucher tardif cette nuit, d’un sommeil trop lourd, lever lui aussi tardif, d’un éveil difficile, indéfinissables souvenirs de rêves qui se tapissent dans l’ombre, mal aux reins inédit. Et avec cela, un temps imprévisible qui alterne joli soleil et brusque pluie, un samedi où les rues du Marais deviennent une invivable autoroute de poussettes. J’accompagne copine Peggy chez un opticien de la Croix de la Bretonnerie, nous allons ensuite à la galerie Wanted chez les Rois de Sicile, puis je retourne chez moi, même pas le courage de pousser jusqu’à Rougié & Plé pour acheter de la terre à modeler.

Une multitude de petites choses à faire, et pourtant peu d’énergie à y consacrer, du coup l’éparpillement des tâches devient un piège, il manque la volonté pour ordonner tout cela et éliminer méthodiquement les obligations qui, prise une à une, ne représentent pourtant pas grand-chose. Alors je m’abandonne à des petites activités futiles, et parfois vengeresses comme celle-ci :



On se souvient que j’avais choisi La barque silencieuse à la bibliothèque, et je dois le rendre dès mardi prochain car les nouveautés ne s’empruntent qu’une semaine. Je ressens cette contrainte de temps avec agacement, surtout que les ouvrages de cet auteur n’étant pas des récits, ils peuvent se lire à un rythme choisi. Et j’aime par-dessus tout choisir mon rythme. Ce n’est que le cas particulier d’une susceptibilité très générale au temps : il suffit que j’aie un rendez-vous pour être accablé à la seule idée de ne pas disposer d’une plage continue d’heures devant moi.

Pour soulager mon dos, je vais m’oindre de Baume du Tigre, antidouleur qui est à l’Orient ce que le Synthol est à l’Occident. Demain matin, je dois être en forme pour aller dès le réveil au Salon de la Photo de la porte de Versailles, rendez-vous où je n’ai jamais mis les pieds et dont je suis curieux. D’ici là, m’affaler sur mon canapé et rattraper des lectures toujours en retard me paraît un excellent programme minimum, à soigneuse distance des fièvres du samedi soir.